Philippe et le Vanuatu

Nous faisons nos sacs et les laissons pour la journée dans la guest house.
L’ambiance est lourde dehors. Le préau de palmier devant lequel nous passons tous les matins, protège comme à son habitude des gens du quartier. Mais ils sont aujourd’hui plus nombreux. Leurs visages se tournent vers nous. Sombres. Les gens parlent bas. Le ciel lui aussi est gris.
Je prends la main de mon compagnon de voyage. Je suis inquiète.
Nous les dépassons. Un homme interpelle Greg.
« – Vous êtes au courant ? »
« -Non. »
« -Philippe est mort. »
Notre mémoire vit un mois en accéléré. Et se fige par là où tout a commencé…Il y a de cela 30 jours.
« La route goudronnée s’arrête. La terre tassée commence. Les maisons sont moins linéaires, moins bien rangées.

Un homme à la peau café au lait débarque. Les bras en l’air dans son marcel trop court qui laisse largement découvrir l’embonpoint que doivent subir ses tongs :
« -Je parie que vous êtes français ! Bonjour ! »
C’est Philippe. Un homme engageant, rigolard, qui aime les gens, et qui aime les gens qui aime la vie. Comme lui.
-« J’vous accompagne déposer vos affaires, mais revenez ce soir. Venez mangez dans ma famille. »

Cette petite tornade nous fait entrer par la porte des artistes dans ce pays. »

 

Le messager funeste continue :
« -Il a eu une crise cardiaque dans la nuit. »
Notre voyage vient d’effectuer une boucle parfaite. L’homme qui nous a levé le rideau sur le cœur des ni-vans vient de refermer la brèche. Il allait encore bien hier.
Nous effectuons un détour pour ne pas passer tout de suite devant la maison de la famille. Il est trop tôt. Oui beaucoup trop.
Mais vient le moment où les au revoirs ne sont plus reportables.
Je prends la main de Greg.
« -Je te préviens nous sommes dans une culture mélanésienne, son corps est peut-être encore là. »
Et effectivement, quand nous entrons dans la cour qui a accueilli nos longues soirées à Port Vila, la cuisine d’extérieur où nous avions pour habitude de partager le repas profite du vent. Beaucoup de gens sont là. Assis en tailleur. Et les pleurs déchirants s’élèvent du centre du chœur.
Ce sont les hommes qui nous accueillent en premier. Silencieux et blessés. Ils errent.
« -Merci d’être là ».
Nos gorges se serrent.
Au sol, des paillasses de palmiers, toujours,
Et sur ces paillasses de palmiers,
Allongé, le corps de Philippe recouvert de tissus fleuris, toujours,
Et sur les tissus fleuris…les fleurs ni-vans. Toujours.
Et autour…les hurlements de nos amies. La mère de Philippe, sa sœur, sa femme… Elles hurlent, et ces cris comme le « mourning » aborigène nous prend les tripes et nous arrachent aussi les larmes. Nous passons de bras en bras. Désolés. Meurtris. Nous lâchons nos larmes que je ne croyais pas voir couler. Nos visages se tordent comme si nos pleurs ne suffisaient pas. Notre râle est commun et semble ne pas pouvoir prendre fin. Tout le Vanuatu passe par nos glandes lacrymales, les souvenirs, les rencontres, les montagnes, les cendres…

fleur1  fleur4

fleur3

 

 

 

 

 

fleur5

 

larme2

 

 

 

 

 

 

C’est un des membres de la famille qui nous conduit vers la sortie.
« – Au revoir. Vous nous manquerez.»

Nous passons voir le pasteur Loulou. Il nous souhaite bon voyage mais surtout que l’on se marie et qu’on lui envoie une carte pour lui dire. Il sera heureux et fier.

loulou

louloufamilly

Et d’un pas lent, nous quittons le quartier de Fresh Water One. Nous quittons le centre de Port Vila. Nous quittons la périphérie…Et nous attendons dans l’aérogare, de quitter le territoire qui nous a brûlé notre énergie, arraché les tripes, éventré le cœur.

Nous attendons dans l’aérogare, de quitter le Vanuatu.

 

 

 

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*Cesaria Evora, Extrait Petit Pays

Share Button

Le village de Mêlé

voyageenbus

C’est la première fois que nous prenons les transports d’ici. Le bus est un van. Nous sourions doucement. Cela nous rappelle nos un an et demi en Australie. À Port-Vila, il y a des « bus » un peu partout. Les rues sont ivres dans un éternel flux et reflux de taxis, bus, et de quelques voitures personnelles, souvent conduites par des Blancs. La circulation se fait au son des klaxons feignants et la priorité est celle du plus pressé. Nous enjambons les kilomètres qui nous mènent à Mêlé. Des femmes avec glacières sont au bord de la route.
-Des tuluks ! On y va. On y va !
Greg a reconnu des vendeuses de son pêché mignon. Du bœuf braisé dans une pâte de manioc entouré d’une feuille de bananier et cuit sous la cendre… Il en avait déjà mangé lors de sa première soirée chez nos voisins. La glacière les garde au chaud.
Il ne mentait pas, c’est un véritable délice. C’est plein de saveur et si c’est vraiment bien… ça fond dans la bouche !

tulukgreg

Nous rejoignons Hideaway, notre point de chute, une plage touristique qui fait face à l’île qui lui donne son nom par rayonnement. La petite île est gangrenée par un ressort. Il y a beaucoup d’îles comme celle-ci au Vanuatu. Des îlots privatisées. Il y a quatre-vingts trois îles dans cet archipel dont seulement une petite dizaine se partage la majorité des deux cent quarante mille habitants. Les autres peuvent être achetées.
Nous remontons cette plage en espérant tomber sur Mêlé.
Nous commençons à voir des maisons. En tôle. En feuilles de palmiers. Un peu de parpaing aussi. Peu. Des cochons se promènent dans les jardins, ou dans la rue. Des cochons d’Asie principalement. Devant les maisons sèche du manioc. On nous expliquera que c’est pour préparer la saison du… manioc -bien joué- qui correspond à la saison des mariages. La rue principale n’est pas vraiment étroite et quelques voitures s’y croisent. Transports en commun bien évidemment. A l’intérieur des vans ou directement dans les bennes des 4*4.

P1110982
De la musique s’élève de quelques ruelles un peu éloignées. On se laisse guider. De la fumée, des odeurs sucrées salées… Les gens ne mettent pas longtemps à venir nous voir, nous offrent des bananes plantains cuites. Ils nous apprennent qu’il y a là un mariage qui se prépare et qu’à Mêlé, les mariages durent une semaine et que toute la famille, que tous les amis, que tout le village est invité ! Et on comprend rapidement qu’ils n’exagèrent pas. La préparation ressemble déjà à une fête de village. Il a des marmites gigantesques, des feux qui n’ont pas à rougir des cuisines des châteaux, des amas de rhizomes de kava et des m² de Tuluks qui cuisent sous des bâches en plastiques ou de palmiers, permettant ainsi la cuisson à l’étouffée sous les cendres, sous les pierres chaudes et sous la terre de ces petits pavés de manioc. Quelques beaux morceaux de bovins sont suspendus à l’air libre. Les chiens semblent intéressés.
On nous invite à revenir, dans deux jours, pour célébrer avec eux.
Mais dans deux jours nous serons déjà partis.
Nous présentons nos vœux et rebroussons chemin.

tulukcuit

village

Nous tentons de faire un tour aux cascades de Mêlé, de réputation saisissante. L’entrée est payante, chère, et bien gardée. Une blague. Privatiser la nature. Cela va être une signature du Vanuatu. Nous nous éloignons un peu amers. Les Waterfalls, on en a vu beaucoup en Australie. Même si celle-ci avait l’air très belle.
La pluie arrive. Fine pour commencer. Nous longeons la route où des carcasses de marchés improvisés ne sont plus que fantômes. Les cimetières ont les couleurs figées. La maison du Kava me fait comprendre pourquoi Ève a voulu quitter le paradis, le slogan écrit en lettres vertes m’écœure rien qu’à lire: « Kava, le goût originel du paradis. ». Et les banians s’imposent comme une éruption végétale et incontrôlable (et bourrés d’araignées.)

cimetiere

banian1

banian2

paradise
Le banian du Pacifique est une sorte de figuier, proche du figuier étrangleur car il se pose lui aussi sur un arbre hébergeur et finit par prendre toute la place. Ayant atteint sa maturité, il se développe en largeur, laissant tomber ses branches comme autant de nouveaux troncs. Les ni vans pensent qu’il garde les esprits, bons ou mauvais, ils ont bien compris que la dichotomie n’existe pas. Il y en a de si gros que certains y ont créé une maison d’hôte.

arbresarah

chien

enfantquicourt
Un chien nous a rejoints. Il ne nous lâchera plus jusqu’à ce qu’il décide qu’il en avait trop vu. Les champs se transforment en jardins. Nous avons souvent l’impression que quelqu’un nous suit. Les champs bruissent.
Les bougainvilliers sont partout, les fleurs nous accompagnent jusqu’à la plage.
Le ciel se couvre de nouveau et éclate une bonne fois pour toute.
Les touristes de la plage de hideways se sont évaporés.

Nous quittons Efaté, dans notre poche la lettre du pasteur Loulou.

fleursweb

Share Button

Kava

La famille a pris également pour habitude de nous nourrir, peu importe l’heure, peu importe si nous avons déjà mangé ou non, peu importe s’ils ont déjà mangé ou non. Il prépare des assiettes bien remplies pour les enfants adoptés.
La famille n’a pas grand-chose mais donne tout. J’avais lu un jour que le premier geste d’amour, de fraternité à travers les siècles, est de donner à manger. En effet, nous retrouvons cela chez la mère qui donne à son enfant, chez l’homme qui part chasser et où tout simplement aujourd’hui à chaque partage, dans chaque « mama » qui veut que tu te resserves. Et le Vanuatu est particulièrement prodigue dans cette notion d’amour, c’est un acte de fraternité, et d’hospitalité. Même si vous êtes timide, ne refusez pas ce que l’on vous propose de goûter, de partager. C’est un honneur et un signe d’affection. Pour du riz et du poulet ce serait dommage de les vexer… non ?

poulet

Greg, comme à son habitude, a agrandi son immense fan club. Il est servi comme le fils unique d’une famille chrétienne sicilienne. Ce n’est évidemment pas pour lui déplaire. On lui déniche même du vin de France, un charmant Merlot acheté pour ses beaux yeux, on lui fait goûter chaque soir une bière ni-van différente… Monsieur pourrait être roi, il a déjà tous les courtisans. Monsieur pourrait être Claude François, les Claudettes rempliraient le Stade de France et leurs maris attendraient Greg à la sortie pour l’emmener boire une bière. Car il est comme ça Grégory, il séduit les « ils » et les « elles ».
C’est parfois un peu déroutant pour les animaux solitaires. Mais il faut s’y faire et les situations, les portes qu’il ouvre sont propices à mon œil de curieuse qui observe et aime en silence.

 

perroquet

Un soir, à notre désormais quotidienne sortie chez nos voisins et amis, nous boirons décidément trop de Kava qui nous détruira l’esprit et le corps qui contiennent l’un et l’autre Raison et Estomac.
Ah le Kava… ceux qui y ont goûté ont un regain de salive rien qu’à la lecture de ce mot en souvenir d’une bouche sèche, pâteuse et peut être un estomac qui révise ses nœuds marins en hommage aux hauts le cœur que cette étrange ex-boisson cérémoniale peut donner aux fragiles buveurs de vins, de bières ou mêmes d’alcools forts que nous sommes…
On vous tend un bol où sûrement d’autres ont déjà bu avant vous.

kava_making_2_original
(image web)

L’aspect de ce qu’il contient est celui d’une eau sale, terreuse. Son goût est inimitable, horriblement amer. Et en bouche cette sensation se confirme, c’est l’eau d’une flaque non filtrée avec ses quelques particules en suspension. Oui, ne faites pas comme les débutants : ne dégustez pas, buvez cul sec et serrez les dents.
Le kava préparé dans les Nakamals était autrefois (et encore très puissamment dans certaines îles), une boisson réservée aux chefs de village et aux personnes méritantes.

fijian_kava_ceremony1
(image web)

Si vous l’avez goûtée en Nouvelle Calédonie, la consommation de celle-ci est récente et a commencé à être importée après l’indépendance du Vanuatu. Le Kava du Vanuatu est réputé pour être bien plus fort que celui de Nouvelle Calédonie.
Le Kava (ne pas confondre avec notre sympathique Kawa), est une boisson faite à base de plantes. Non ce n’est pas vraiment une tisane. On prend les rhizomes, on les broie, on y extrait un jus qu’on mélange avec de l’eau.
Et hop dans le gosier.
La plante du Kava pousse dans peu d’endroits. Au Vanuatu, à Wallis et Futuna et dans quelques autres îles.
Selon Wiki, « le rhizome du kava possède des propriétés anesthésiantes, myorelaxantes, stimulantes et euphorisantes ; un effet antidépresseur a été mis en évidence récemment. Le kava est aussi un diurétique. Il est hypnotique à fortes doses. »
Tout est dit.
Traditionnellement,
On ne peut le boire qu’à la tombée du jour.
Traditionnellement,
On le boit dans un bol.
Traditionnellement,
On ne trinque pas.
Traditionnellement,
On ne parle pas dès qu’on a bu.
Traditionnellement,
On crache à la fin. (Sûrement un mécanisme de défense naturelle du corps contre cette amertume…)
Chaque île, chaque village a ses coutumes liées au Kava. Cela peut aller de la préparation: certains le mâchent jusqu’à le réduire en bouillie; à la consommation : lorsque les hommes ont bu le Kava la personne qui veut quitter le cercle prend un morceau de bois rougie par le feu et le laisse traîner derrière lui et disparaît dans la nuit.

kava-bowlweb

(image web)

Cette soirée-là, nous passons de nakamal en nakamal, nous empruntons des escaliers, nous passons dans des jardins en suivant Sophie, la fille de Philippe.
Nous saluons, nous buvons.
Les gens essaient de nous parler mais l’effet de cette mixture se fait sentir et nous devons dépenser toute notre concentration pour ne pas laisser paraître le dégoût qui commence à trouver le chemin inverse de notre estomac.
La lumière… absente nous y aide. Il parait que c’est un des effets du Kava… la sensibilité à la lumière, alors les nakamals restent plongés dans la pénombre.
Le corps réagit avant l’esprit, qui soi-disant, doit se relaxer. Je commence à moins saisir les choses sans pour autant me sentir détendue… Le kava ne marche pas vraiment sur moi.
Il est tard, nous quittons ce lieu que ma tête fait tourner. Greg n’est pas mieux mais il semble chargé à 400 volts .
-« Je ne peux pas me coucher, je peux pas, je peux pas… je vais prendre l’air. ».
– « Moi je peux. Reste dans le jardin, ne sors pas sans moi et bonne nuit. »
Il tombe sur de nouveaux amis. Deux Australiens qui ont découvert comme moi cette guesthouse sur Internet.
Elle. Elle est large et elle parle. Beaucoup. Trop.
Mais elle en a à raconter. Des histoires drôles elle en a. Beaucoup. Trop.
Des avis sur tout et rien, elle en a. Beaucoup. Trop.
Chaque poussière que tu jettes à la mer est un rafiot sur lequel elle se jette.
Voyage, nourriture, nationalité, construction, boissons… Il y a comme un puits sans fond de parole chez cette femme qui me dépasse. Que j’admire aussi. Un peu. Est-il possible d’avoir autant de conversation ? J’en suis incapable et rien que d’y penser, cela me vide de toute mon énergie. Pourtant de l’énergie j’en ai, mais pas pour cela.
Son mari, mi-sec mi-ventre à bière, à la démarche aux tongs traînantes n’est pas en reste non plus. Je connais ses kilos perdus, son ami Edward comme si j’étais partie pêcher, boire et rigoler avec lui. Peut-être pourrais-je croiser ce fameux Edward dans la rue et lui dire
-« Ah Edward, c’est vous. Non taisez-vous. Je connais déjà tout. Petit coquin va ! »
Les deux parlent argent. Beaucoup. Trop. Mais c’est aussi une marque de fabrique australienne à laquelle on ne peut pas grand-chose.
Quand nos deux colocataires sont dans le couloir entre la chambre et la cuisine et que tu veux juste aller chercher un objet oublié, c’est une épopée. Un parcours, un jeu dont je me sors très bien et où, étonnamment, Greg est souvent game over. Ce soir-là, il est revenu à deux heures du matin.
Ne sachant pas l’heure, j’entame la conversation.
C’est alors que Greg s’endort.
Notre bateau pour Santo est dans deux jours. Demain, nous quitterons la capitale le temps d’une journée pour y découvrir le village de Mélé, le plus grand du Vanuatu.

Share Button

Nakamal

nakamalpanneau

A la suite du musée, nous nous dirigeons vers le chef nakamal mais d’abord … nakamal c’est quoi ?
Littéralement « la maison des hommes » et donc interdit aux femmes.
Traditionnellement le Nakamal est un endroit socialement très important au Vanuatu, c’est là que les hommes prennent les décisions. C’est là qu’on reçoit les personnes influentes, qu’on y scelle des alliances, des réconciliations autour d’une boisson que l’on nomme Kava dont je vous parlerai plus tard.
Avec l’évolution des mœurs, sur certaines îles, le nakamal est surtout le lieu où l’on boit le kava. C’est donc plus une sorte de bar, où même les femmes peuvent se rendre. Aujourd’hui, tout le monde peut ouvrir un nakamal, et lorsqu’on se promène la nuit par les rues et les chemins, une lumière de couleur indique la présence de ces derniers, peignant ainsi la rue en pointillés.

bleu

rouge

Notre premier Nakamal était celui des Chefs, un grand bâtiment tressé vert et rouge. Nous n’avons pas osé entrer, mais le soir même on nous a dit que si on posait la question, on pourrait y entrer sans problème. Vous comprenez ici qu’il coexiste deux sortes de Nakamal, les anciens, emprunts de traditions et les nouveaux beaucoup plus libertaires. Celui-ci est un ancien.

nkamal

Le chemin qui longe le terrain du nakamal est peu plaisant. Les arbres sont lourds de fruits, de gros pamplemousses verts comme le Vanuatu sait si bien les faire. Mais dans ces d’arbres, des habitantes à huit pattes, énormes, monstrueuses et nombreuses.
Ces araignées ont un c** qui se veut pamplemousse, elles aussi. Vert, de belle taille et je n’en doute pas juteux. Elles ponctuent la route, décorent les arbres et semblent habiter dans le ciel… Il paraît qu’elles peuvent vivre sous tous les autres arbres fruitiers mais personnellement d’aussi beaux morceaux je n’en ai vu que sur les pamplemoussiers.

pamplemousse

araignée2

araignée1

 

Le hasard nous fait flirter avec la France. Au coin d’une rue, un Leader Price pointe son nez. Greg se sent la température à prendre une boisson fraîche, il est difficile à croire que quelques jours plus tôt nous étions en Nouvelle-Zélande avec 20 degrés de moins à bénir toute source de chaleur : le gobelet du café le matin, le moteur qui fait chauffer les grilles à poulet dans les supermarchés… Toutes formes.
Nous passons les portes automatiques du lieu plutôt familier. Des jus de goyave, de papaye nous accueillent, nous ne sommes pas surpris. Et là, au détour des rayons, des conserves de taille européenne que nous appelons simplement en France, familiales. Le contenu nous interpelle… Cassoulet à la graisse d’oie, saucisses lentilles, confit de canard… Nous en rêvions à chaque pas que nous faisions en Nouvelle-Zélande et sur la fin de l’Australie. Et maintenant elles sont là, devant nous…
Et étonnamment nous n’en prenons pas.
Et étonnamment même si cela nous plaît et nous amuse de les savoirs là, elles ne nous tentent pas. La chaleur peut-être mais aussi le bonheur d’avoir découvert une autre alimentation ici. Des fruits et des légumes en cascade, des saveurs nouvelles, des expériences gustatives surprenantes et délicieuses.
Nous disons NON au cassoulet mais si on se trouvait un petit Tuluk au bœuf braisé, manioc, nous ne le refuserions pas. Après avoir jeté un petit coup d’œil au pâté et au saucisson sec, nous quittons le lieu.
Nous cherchons à partir sur les îles en bateau. Car oui contrairement à tout ce que nous pouvons lire, les liaisons en bateau existent mais ce sont principalement les locaux qui les prennent. Une des raisons est simple : elles sont juste déconseillées aux touristes.
Nous le comprendrons plus tard.
Nous avons pour projet de partir tout de suite sur l’île volcanique de Tanna. La compagnie qui proposait ce transport a deux bateaux, l’un est déjà en mer et ne revient pas avant deux semaines et l’autre est en panne. Nous cherchons des informations sur les autres compagnies qui vont à Tana. Nous sommes actuellement au milieu de l’archipel sur Efate et Tanna est une île au sud. À l’office de tourisme, lorsque nous demandons les bateaux qui partent à Tana. La discussion s’enlise avec la charmante femme de l’office, elle affirme :
-« Il n’y a que des avions qui partent sur Tana. »
– « Non. »
-« Si. »
-« Il y a pourtant le Toraken qui y va. »
-« Oui, le Toraken y va. »
-« Y en a-t-il d’autres ? »
– « Oui, il y en a d’autres. »
– « Lesquelles ?
-« Je ne peux pas le dire. »
-« Pourquoi ? »
-« Les bateaux sont pour les locaux, on ne conseille pas les bateaux. Pour les touristes il y a des avions. »
Autant prendre une tenaille et lui arracher directement les mots qui ne veulent pas sortir de sa bouche …
-« Nous voulons prendre un bateau dites-nous simplement quelle compagnie fait le trajet. »
– « Je ne peux pas le dire, les bateaux sont pour les locaux. »
Bon, merci de votre absence d’aide nous allons nous débrouiller.
Voilà pourquoi on entend très souvent qu’il n’y a pas de liaison maritime entre les îles.
Au Vanuatu, les informations sont difficiles à trouver. Il n’y a aucune véritable raison à ne pas prendre le bateau. Spécialement pour se rendre au nord d’Efate où la mer est plus calme qu’au Sud.
Nous décidons d’attendre que notre bateau pour Tana soit réparé et planifions de nous rendre sur l’île de Santo.
Les soirs s’enchaînent dans notre famille d’adoption.

sophieweb

Share Button

Dessin de sable

 

Le fait que nous habitons dans un quartier et non pas en centre-ville, le fait que nous partageons notre quotidien avec les locaux, le fait que nous ne sommes pas entourés de Blancs font de nous des Blancs différents, des Blancs un peu Noirs. Ils ont compris le chemin entre touriste et voyageur en raccourcissant parfois la définition à la différence de caractère qui existe, à leurs yeux, entre les Anglais/Australiens et les Français. Et bien sûr – ce serait hypocrite de ma part de ne pas le souligner- saupoudrer cette base avec l’incroyable charisme, la parole intarissable et le rire légendaire du Picard et vous avez le début d’une aventure qui se monte d’elle-même.
La douceur, l’hospitalité, l’envie de partage, la curiosité naturelle des ni-vans créent un cocktail qui ne peut-être que d’une grande saveur. Si d’autres n’y ont pas vu un pays de voyageurs, c’est peut-être qu’ils n’ont pas su traverser la rue et s’ouvrir au deuxième Vanuatu, plus discret, moins évident que celui des Blancs et du tourisme paradisiaque.
A force d’échanger en vrac et en cascade avec des passants, des inconnus qui deviennent rapidement des amis, des gens sur qui tu peux compter-vraiment-, à force de partager sur les paysages, les coutumes, l’histoire, la religion, la politique, les langues, tu découvres que le Vanuatu de façade n’est qu’une infime partie de l’iceberg. Un portrait en nuance, en finesse commence déjà à se dessiner. Tellement de coutumes particulières sur chacune des îles, tellement d’histoires, tellement de beautés sculptées qui nous attirent, que déjà une certitude se dessine, une évidence : un mois pour découvrir l’authenticité du Vanuatu est une gageure. Nous essaierons de saisir toutes les opportunités, toutes les expériences mais surtout tout le cœur des ni-vans.
Tout cela pour vous dire que pour en découvrir un peu plus, en version accélérée, nous sommes allés au musée. Histoire d’essayer d’avoir un peu de culture, de la culture mâchée et expliquée.
A l’entrée, des hommes réparent l’auvent fait en feuilles de palmier. L’entrée est un peu chère. Il y a de fortes chances que si cela avait été en Australie ou en Nouvelle-Zélande, nous ne serions pas entrés. Mais ici, les gens ne sont pas assez au fait du passé, les écoles sont présentes, mais il semble qu’on n’y étudie pas l’histoire de son pays…. Les bibliothèques sont des ovnis, et on n’a pas internet pour se cultiver à coup de Google, de Wikipédia ou d’images qui bougent sur YouTube. Alors on essaie le musée pour avoir un aperçu de la culture, de l’histoire, de l’art de cet archipel qui commence sérieusement à nous interloquer.
« – C’est la première fois que nous recevons des expats. »
Le terme nous fait sourire.
À peine entrés, cela saute aux yeux : le lieu manque de matière et mériterait un vrai renouvellement. Greg retourne à l’accueil :
– « Il n’y a qu’une seule salle ? »
La femme ne conteste pas et comme si l’évidence de la déception était quelque chose de classique, elle appelle un homme.
« -Il va vous faire une démonstration de dessin sur sable. »
Nous n’y tenions pas forcément, nous pensions aux dessins aborigènes sur ce même support. Nous nous attendions à ce qu’on nous montre quelques formes un peu floues qui veulent sûrement dire de grandes choses mais qui restent toujours assez absconses pour nous.
L’homme arrive à demi-nu.
Un pagne rouge cache les parties de la création ou de péché, selon qu’on soit optimiste ou pas.
Nous sommes un peu gênés non pas par la vie qui se cache sous son maigre tissu mais plutôt par ce costume dans ce cadre-là, dans un musée.
Où commence l’attraction à Blanc ? Où s’arrête la coutume ?
Vêtement réel ou déguisement ?
Mais il nous évoque sa tribu, son île. Il ne faut pas perdre de vue qu’au Vanuatu, la coutume est encore centrale dans la vie de chacun des ni-vans. Il parle un peu trop bas pour que nous puissions tout suivre. L’intonation douce qui évolue dans son bateau sourire nous coupe l’envie de lui demander de lever la voix.
Il commence à dessiner.

homme

main1
Et le temps suspend son cours. D’un seul trait affirmé, sans jamais lever le doigt, il nous trace des mystères dans le sable blanc. Sa voix nous envoûte autant que ses traits. Comme pour donner vie aux lignes, il se lève et souffle dans un bambou creux. La seule pièce du musée résonne et attire les jeunes qui traînaient dehors. Ils sont entrés et se mettent autour de lui.
Il nous offre un second dessin.
C’est une histoire d’amour. Nouveaux chants.
Les jeunes, autant que nous, sont séduits par le monsieur au pagne qui se dirige vers une construction de bambou.
Un instrument de la taille d’un homme, une série de bambou de longueur différente ne demande qu’à vibrer pour qu’un son délicatement harmonieux s’en échappe.
Ah, il glisse vers l’attraction à touristes quand il nous offre la Marseillaise aux couleurs des îles. Mais on ne peut qu’apprécier sur un tel instrument.
Un autre morceau. Après l’avoir remercié chaleureusement, encore sous le charme, nous déambulons dans ce musée décidément trop léger sur les explications et l’ouverture sur le Vanuatu.
On y parle, très vite, à travers quelques photos de l’indépendance mais rien-rien- sur la colonisation. Des statuettes sont présentes sans explication. On a envie de rester pour refaire tout le musée, trouver l’Histoire, les photos et réfléchir à la façon de les présenter.

montage2

 

montage
Nous découvrons tout de même monsieur Mata bien connu ici sous l’appellation un peu plus de honorifique de roi Mata.
Le roi Mata, est un roi réconciliateur et unificateur.
Depuis l’éruption d’un volcan, les tribus étaient en guerre car le phénomène naturel avait perturbé la répartition des terres. Le roi Mata arrivé en pirogue, mit en place un système de parenté matrilinéaire à lignées totémiques entre lesquelles la guerre est impossible. Son royaume s’étendait d’Efate à Epi. Il fut empoisonné par son frère et fut enterré avec 49 hommes et femmes membres de sa suite, vraisemblablement sacrifiés en cette occasion.
Le roi Mata avec autant d’osselets dans sa tombe, ne doit pas s’ennuyer…

mata2

mata1

Share Button

La faute à Eve

 

L’heure arrive de descendre dans la famille de l’incroyable pasteur Loulou, son jardin trébuche en cascade jusqu’à une maison grise comme beaucoup car sans revêtement. Il y a plein d’enfants dans son jardin. Nous leurs indiquons que nous sommes là pour le pasteur.
Il sort.
-« Attendez-moi un instant ». Son air est grave.
Nous restons sur la terre battue, devant la maison.
De longues minutes.
Des gamins jouent au foot.
Il finit par arriver.
-« Entrez ».
Nous le suivons dans une pièce aux murs recouverts de feuilles de palmiers tressées. Un matelas, sommaire, a été plaqué contre un mur. La pièce est vide.
Deux chaises et une guitare.
Il nous fait signe de nous asseoir sur les chaises.
Il s’assoit devant nous. Au sol. Commence à parler.
Je me laisse glisser pour m’asseoir à sa hauteur. Comme lui, à même le sol. Il a un signe d’étonnement.
Et quand Greg fait pareil, il a un signe de détresse et aussitôt de résignation.
-« L’important c’est de donner tout ce que l’on a. Libre aux autres d’accepter. »
Ces chaises étaient une marque d’honneur que nous retrouverons ponctuellement lors de ce voyage.
La raison de notre venue ne met pas longtemps à se révéler. Il a un livre. L’ouvre. Me le temps.
-« Lis ça. »
Une bible.
En français.
Il me fixe, parle de la venue de Dieu, parle des péchés, de la foi qui sauve. Il évoque d’autres passages. Me les fais lire. Me demande ce que j’en pense, ce que j’apprends.
« – Vous savez ce n’est pas nouveau pour moi, je suis baptisée, communiée, confirmée. »
Et là. ..
Comme un abcès qui se crève, comme un élastique qui lâche, la tête de notre charismatique P. Loulou change de cible et se tourne vers l’athée, l’hérétique Picard dans un cruel :
« – Aaah mais c’est bon alors. »
Il a sûrement compris par mes mots que l’incarnation du péché originel que j’étais, avait déjà fait un nettoyage spirituel. Et ayant pesé le pour et le contre du bien et du mal, il a dû conclure qu’une femme enduite de religion est déjà moins pire, pas « bien » non, mais « moins pire » que l’ignorance de notre agneau égaré de Picard.
Je bous.
Bien sûr je viens d’une côte d’Adam, bien sûr sans Adam, je ne serais même pas là. Voilà pourquoi, alors qu’il ne m’avait pas parlé pendant la messe, cet homme semblait d’un coup passionné par notre échange. Il était en mission d’exorcisme pour sortir le diable qui naturellement avait élu domicile en moi comme dans chacune de mes consœurs.

golden-bible
Je laisse Greg lire à son tour et débattre.
Le pasteur se laisse glisser un peu plus dans les confidences. Il a découvert Dieu en prison. A commis pas mal de délits, aimait beaucoup les femmes – petit sourire en ma direction- mais Dieu lui a envoyé un homme en prison pour le ramener sur le bon chemin. Aujourd’hui, il est marié et la joie dans son couple vient de l’amour de Dieu qui les maintient unis.
Je mets alors un point à cette après-midi instructive.
-« Simone et sa famille nous attendent pour le dîner.
Il me sourit. Crispé.
« -C’est irrespectueux de couper le seigneur. Sa parole est la plus importante. »
« – Et j’ai du respect pour lui mais également pour la famille de Simone qui nous accueille dans sa demeure. »
Pour être crédible il ne conclut pas tout de suite et nous indique que nous vivons dans le péché car vivons en conculbinage sans le sacrement purificateur du mariage.
Nous le remercions pour son hospitalité.
Sacré Loulou.
Il nous dit de revenir le voir avant de partir. Il vient de l’île d’Ambrym. Il faut que nous allions dans son village natal pour y rencontrer sa famille. Il nous donnera une lettre pour eux.
Il nous sourit de toutes ses dents et ses yeux gardent l’empreinte d’une malice attachante.

 

______________________

Pour compléter les paroles de Sieur Loulou… Anne Sylvestre La faute à Eve

Share Button

Rencontre avec un sacré Loulou

Nous partons chercher Sophie et quelques-unes de ses amies pour aller à la messe comme nous en avions convenu la veille.
La robe est différente.
Bien sûr ! On n’est pas habillé de la même façon pour les humains et pour le seigneur. La robe qui se veut élégante ici, est une robe style coloniale. Un mélange de maintenant et du passé.
Sophie est presque frétillante à attendre l’arrivée de… Mais l’arrivée de qui d’ailleurs ? Nous tentons de demander de quelle église il s’agit? Protestante ? Chrétienne ? Orthodoxe ? Ces mots lui parlent peu. Une église c’est tout.
Et c’est au bout de la rue.
Pas de grande démesure, pas de hauteur, pas de sculptures …en fait pas de mur non plus. L’église à proprement parler n’est qu’un espace délimité par le toit de feuilles de palmiers qui ombrage une zone d’environ 7 m sur 4. Des bancs de bois y sont placés. Des bancs clairs. Cette église est donc la plus lumineuse que j’ai connue jusqu’alors.
On s’installe.
Une question nous vient.
– Ça sera en français ?
– Non, bichlamar.
Ça va être intéressant alors… Nous ne savons pas de quelle confession sont ces gens et les indices vont être minces. Le petit groupe s’agite. Trois hommes arrivent avec fleurs et guitares. Fleurs sur leurs chemises et guitares dans leurs mains. La foule se met à chanter.
Un homme à la tête toute ronde arrive. Il est incarné par la musique, il y a quelque chose en lui que l’on ignore. Il interpelle la foule, parle, se coupe avec des :
-« Alléluia ! »
Non décidément, cette langue n’est pas la nôtre et je tente de rapprocher mes connaissances christiques avec ce que je saisis au vol de cet idiome étrange.

P1110873

P1110875
Non, si c’est chrétien, cela me semble une interprétation bien personnelle. On nous tend une « babola », le titre écrit en petites lettres dorées sur la couverture imitation cuir de fabrication chinoise, comme quasiment tous les produits manufacturés d’ici, ne nous ment pas. Il s’agit d’une Bible écrite en bichlamar. On a au moins quelque chose sur quoi poser nos yeux un instant. On remercie.
La foule ferme les yeux, les nôtres doivent être plutôt inquiets.
Tous les sons s’arrêtent.
Le pasteur parle.
Sophie lève la main et va dans l’espace que l’on pourrait rapprocher d’un chœur d’église. Elle parle en bichlamar en sanglotant un peu.
On entend nos noms. Les gens se retournent vers nous.
Sourire gêné.
Qu’a-t-elle bien pu dire ?
« Ces gens, arrivistes et sans chemise à fleur oui ceux-là, ceux du fond, Greg et Sarah, viennent chaque soir nous piller notre absence de frigo… »
On peut tout imaginer, non ?
Les gens applaudissent. Une femme me traduit. Elle a simplement dit que Dieu avait mis sur sa route ces belles personnes, et qu’elle remerciait Dieu d’avoir fait naître cette amitié avec ces étrangers : Greg et Sarah.
D’autres personnes s’expriment. L’homme qui dirige la cérémonie se rapproche de Greg et l’aide à lire sa Bible. Puis repart simplement faire une sorte de sermon psalmodique.
Re guitare, re chant.
Les gens s’éparpillent.
L’homme à la tête ronde vient vers nous avec un sourire qui fend son visage. Ses yeux, son cœur, tout est sourire.
« -C’est la première fois que j’ai des Blancs dans mon église. Je suis pasteur Loulou. Et c’est Dieu qui vous a amenés là. Faites-moi cette joie immense, venez me visiter cet après-midi.»
Comme il a quand même l’air d’avoir des amis plutôt bien placés là-haut, malgré son nom qui évoque plutôt des danseuses de cabaret, nous promettons.
Sophie est encore plus fière.
On se demande ce que nous réserve cet étrange Loulou….

P1110871

Share Button

Vanuatu vs Fidji

 

LeP1110845 matin s’étire. Nous sommes réveillés tôt. La chaleur nous est peu familière. Notre premier déjeuner sur l’île: pain frais, confiture d’ananas, banane au lait de coco. Nous savourons ces délices gorgés du soleil qui nous a terriblement manqué ces derniers mois.
À marcher dans les rues, il ne faut pas patienter longtemps avant de croiser une échoppe qui vend ses légumes, ses fruits, ses petits plats… Le pamplemousse vert est d’une douceur et d’une saveur qui nous étaient alors inconnues.

 

 

 

P1110849
Je parle à Sophie, la fille de notre maison adoptive. Elle porte comme les femmes d’ici des robes de milles couleurs, parfois en bustier parfois qui cachent les épaules. Elle a le regard inquiet mais semble ne jamais s’inquiéter. Les gens d’ici prennent la vie comme elle vient. Elle dit toujours « je t’aime » à Greg comme une ponctuation. Elle a l’air simple mais la simplicité n’a rien à voir avec la bêtise. C’est une plume.
Quand je l’appellerai après le cyclone Pam qui s’est abattu sur l’archipel en mars 2015 avec la peur au ventre de tomber sur le répondeur, elle décrochera simplement. Et me dira simplement:
«- Oh Sarah ! Quelle bonne surprise. Comment va Greg ? »
(Je m’en doutais de celle-là.)
« -Dis-moi toi, comment tu vas, la famille, comment vous allez ? »
« – Bah bien écoute, Simone prépare à manger tout va bien. »
« – Et le cyclone ?»
« – Ah ! Il a emporté le toit mais Georges a remis une bâche, c’est bon. Et toi alors ?»

Un cyclone de force 5 (la plus élevée), avec des vents pouvant atteindre 330km/h s’est abattu sur l’archipel, principalement la capitale Port Vila… Et Sophie semble avoir pris cela comme une brise, ou un aléa. Je reste sans voix, mais rassurée.
Mais un an et demi auparavant, on ne pense pas aux cyclones.
-« J’aimerais aller à la messe. »
Partager ces moments avec les locaux est toujours un bel avant-goût des valeurs des habitants du pays.
Sophie est fière.

Le Vanuatu est une terre très croyante. Elle sera heureuse et comblée de nous y conduire le lendemain.
Pendant ce temps, dans la rue, c’est l’effervescence. Nous apprenons qu’il y a un match de foot : la demi-finale de ce que nous comprenons être le championnat d’Océanie. Le Vanuatu et les Fidji s’affrontent. Nous en serons. C’est un beau départ pour notre premier jour.
Mais, note pour moi-même, malgré la chaleur, ne pas mettre de robe quand on va à un match de foot.
Bon, on est les seuls blancs. On a l’impression d’être presque fluorescent. J’ai l’impression d’être la seule femme. Je n’en vois pas d’autres en tout cas. Malgré quelques regards d’une curiosité naturelle, je ne me sens pas mal à l’aise du tout, si ce n’est par le fait que je suis en jupe et que nous serons dans quelques instants assis à même l’herbe, ce qui est une position tout simplement inconfortable pour qui ne peut se mettre en tailleur.
Les supporters nous laissent passer, ils nous fendent un chemin dans la foule compacte. Des corps, des visages… partout.
« – Allez venez-vous asseoir. »
On nous laisse une place sur l’herbe. Il n’y a pas d’imposants gradins. Les hommes se tiennent sur les murs. On se sent bien.

P1110862

P1110863
La police, les militaires semblent juste se promener, comme s’ils étaient arrivés ici par hasard. Il n’y a pas de débordement, pas de tension… C’est à cela que peut ressembler un match de foot ?
Je n’allais plus en voir à Lyon, toujours cette haine qui pourrissait le jeu, cette haine qui régnait, pour les joueurs, pour l’adversaire, pour les entraîneurs, pour les autres supporters et qui me mettait mal à l’aise.
Et là, rien.

P1110854
Comparé à nos supporters, il n’y a pas de chants, pas de cris. On est quasiment dans le silence, par peur de déconcentrer certainement. Les cris explosent seulement au but. Mais rien avant. Ce qui peut nous sembler un peu déroutant.
Je laisse Greg prendre les photos pour une fois, je ne maîtrise pas « la photo de rue »…. La chaleur est à tomber. La foule s’écrase sur nos corps. On colle.
Le Vanuatu gagne.
Nous sommes heureux d’être là, de partager ce moment de fierté avec les ni-vans.
La finale sera contre la Nouvelle Zélande…et se tiendra là-bas. Prochain rendez-vous footeux : dans une semaine. J’espère que les ni- vans penseront à prendre une petite laine pour courir dans les stades gelés des Kiwi.
Nous rentrons.
L’espace à canapé bleu du seuil de Wai Melmelo sera notre sas de téléportation. Nous y rencontrerons les locataires de la guesthouse et comme tous sont là pour des boulots saisonniers, ils auront tous un contact encore très fort avec leurs îles d’origine et chercheront à nous la faire découvrir.
M. Bani vient de Santo, plus précisément de la petite île de Malo. Il passe de longs moments à discuter avec Greg. Nous sommes invités à nous rendre sur son île. Son fils nous accueillera.
D’autres se veulent plus curieux.
« -Vous êtes mariés ? »
« -Non. »
« -Mais vous vivez ensemble ? »
Le jour tombe.

fauteuil entrée

Share Button

Port Vila

P1110818

P1110820

P1110822

Rapidement, nous survolons notre destination.
Bleue et verte.
Différente.
De petites maisons se perdent dans les palmiers.

Puis la douane.
Nous retrouvons des mots français écrits sur des panneaux publicitaires qui datent un peu. Façon marketing années 90.
Le Vanuatu fut une colonie franco-britannique. Les habitants ont pour langue officielle le Bichlamar, sorte de créole anglais, et parlent bien souvent en deuxième langue soit le français soit l’anglais car les écoles sont exclusivement dans l’une de ces deux langues, ce qui nous arrange plutôt bien.

Le douanier se moque allègrement de notre nourriture sèche.
-« Vous pensez qu’on ne mange pas ici ? »
Il éclate de rire, nous parle en français. À la douane ici, on est détendu, pourquoi vivre autrement ?
Des chants s’élèvent accompagnés de guitares. Des femmes vêtues de jaune et de fleurs se déchaussent la mâchoire dans un chant souriant. Non, ce n’est pas marketing. Il n’y a peut-être qu’en Occident qu’on a mis un prix sur ce croissant de sympathie. Le sourire, une valeur ajoutée ou le propre de l’Homme ?
Elles terminent et quittent l’aérogare dans un grand rire.
Nous leurs emboîtons le pas.
La chaleur est moite, mais elle fait du bien après nos semaines dans le froid d’un hiver un peu trop pressé d’arriver sur les terres de la Nouvelle-Zélande.
Des taxis, bien sûr, nous attendent ici et là et nous hèlent, nous interpellent.
Nous demandons :
« – A combien de km est le centre-ville ? »
« – Deux kilomètres peut être trois. »
« – Nous irons à pied, merci. »

P1110839

Et nous longeons la route, accompagnés de la danse des taxis-fourgons qui ralentissent à notre approche.
« -J’vous emmène ? »
« – Non, merci. »
« – Non mais c’est loin, montez, je vous prends pour rien. »
« – On veut vraiment y aller à pied. »
Nous traversons des espaces boisés pendus de lianes, et de fruits inconnus.
« -C’est Popo» nous répond un travailleur. «Vous ne connaissez pas ? Bougez pas … »
Et il crie. Un autre gars arrive grimpe dans l’arbre et nous descend le fruit.
« – C’est Popo. »
« – Ah une papaye. »

« – Non popo. »

P1110838

P1110840

La route croise de petits marchés qui semblent improvisés. Les tables y ploient sous les fruits
Après avoir déniché une carte, assez sommaire, nous parvenons au quartier où notre gesthouse nous attend. Je l’ai choisie dans un petit quartier à l’écart du centre et des hôtels qui fleurissent.
Nous sommes dans la capitale : Port Vila sur l’île principale d’Efate.
On sent le marquage à la française.
Les rues s’appellent :
Rue du Général De Gaulle
Rue de Paris
Rue Bretagne
Rue Picarde même
Et il y aussi un quartier Montmartre… qui donne sur le lagon.

100_6063

Les Britanniques ne sont pas en reste…
Rue de Wales
Rue Cornwall
Rue Edinburgh
Wharf road
Kumul Hightway
Winston Churchill

Difficile d’avoir sa propre identité dans ce contexte ?
La route goudronnée s’arrête. La terre tassée commence. Les maisons sont moins linéaires, moins bien rangées.
Un homme à la peau café au lait débarque. Les bras en l’air dans son marcel trop court qui laisse largement découvrir l’embonpoint que doivent subir ses tongs :
« -Je parie que vous êtes Français ! Bonjour ! »
C’est Philippe. Un homme engageant, rigolard, qui aime les gens, et qui aime les gens qui aiment la vie. Comme lui.
-« J’vous accompagne déposer vos affaires, mais revenez ce soir. Venez manger dans ma famille. »
Cette petite tornade nous fait entrer par la porte des artistes dans ce pays.

Wai Melmelo
Fresh Water One
P O Box 1622

P1110867

Notre petite maison d’hôte aux murs bleus et au jardin fleuri allait être notre champ des possibles.
Nous étions les premiers étrangers à venir y dormir. Elle a depuis fait son chemin et se retrouve sur tous les sites de réservation.
Lorsque nous y étions, l’endroit était habité par les saisonniers venant travailler sur l’île. Toutes ces rencontres ont été autant de points d’entrée dans les villages des îles voisines.
Nous entrons.
A voir toutes les chaussures à l’entrée de la maison, nous nous déchaussons par mimétisme de précaution.
« Oh non ! Gardez vos chaussures, c’est juste pour les gens d’ici ! »
Nous nous sentons différents, nous restons donc en chaussettes pour leur faire comprendre que ce n’est pas le cas.

Philippe vient nous chercher pour notre première soirée sur la terre Ni van. Dommage pour moi, je suis malade et ne peux suivre Greg qui part seul.
Et heureux. Une bonne petite bouffe entre inconnus. Greg ne peut que savourer.
Il mange, il boit, il rit. Il est adopté.
Il est le frère et je deviens la « belle sœur » de cette famille.
La grand-mère, la mère, le père, les tantes, les oncles, les enfants… Une petite dizaine de personnes qui vivent dans peu de choses. Les murs sont en parpaings nus, le toit est une bâche, le sol est en terre. Un petit perroquet se dandine sur un fil à linge. La cuisine est dehors… Mais ils aiment recevoir et qui refuse manque cruellement de respect.

Greg revient heureux.

Share Button

Histoire d’un coup de tête

Notre troisième pays.

Dans cet archipel du Vanuatu, nous restons un mois. Cela nous parait court. Trop court. Un an et demi en Australie, trois mois en Nouvelle-Zélande. Nous écourtons de plus en plus nos stops.

Vanuatu …

Pourquoi toi ?
Nous voulions aller sur les îles avant de rentrer.
Un coup du hasard, un coup de coïncidence, un coup de discussion avec notre ami Georges de la communauté aborigène de Yundumu, spécialiste des arts du Pacifique. ( pour relire la rencontre, c’est par ici)
Il nous avait parlé de ces îles et nous avait séduits. Nous avions fait quelques recherches car au milieu du désert de mes ladies*, il y avait, étonnamment, Internet. Alors c’était facile.
Google Recherche : Vanuatu, Wikipédia.
Et nous voici sur un article qui présente le pays comme une sorte de paradis préservé, qui ne connaît pas la famine. Trois fois déjà, cet archipel a été déclaré « pays le plus heureux du monde ». Cela fait un peu sticker Bio sur un paquet de légumes, un peu surfait mais cela n’en reste pas moins intrigant. Il n’en fallait pas plus pour attiser notre curiosité.
Qu’est-ce qui fait le bonheur de l’homme ?
C’est une vaste question et nous n’aurons qu’un mois, un petit mois, comparé à nos précédents pays, pour l’entrapercevoir.
Nous prenons nos billets au milieu du désert.
Des blogs nous informent que ce n’est pas une destination pour backpackers, que tout y est cher, logement, nourriture, visites… et même l’accès à des paysages naturels.
Nous verrons. Nous avons notre tente et notre passeport charismatique : Gregory.  C’est un homme qui se pose les questions après.

Auckland. Fin de nos pas Néo-Zélandais.
Clément nous dépose. On partage une dernière petite glace pour trinquer à notre voyage en commun.
Nous faisons quelques courses d’aliments secs pour les aux-cas-où des premiers pas. Fruits secs et nouilles chinoises.
Nous dormons contre un poteau de l’aéroport avec vue sur nos presque deux ans écoulées.
Les logos des compagnies tracent notre trajet : Australie, Nouvelle Zélande… et près d’eux celui que nous prendrons, comme une carte postale d’invitation à la découverte.

P1110812

Greg s’endort sur la moquette. Je tapote et tapote encore sur mon clavier les derniers pas de la Nouvelle Zélande. Je veux être à jour dans mes récits pour m’ouvrir pleinement à ce nouveau pays.

Le jour se lève, nous partons.

 

*mes ladies sont les femmes aborigènes du village de Yundumu, que nous avons accompagnés au festival de Mbantua. Pour relire la chronique, c’est par là .
Mbantua 1/3
Mbantua 2/3
Mbantua 3/3

Share Button