Philippe et le Vanuatu

Nous faisons nos sacs et les laissons pour la journée dans la guest house.
L’ambiance est lourde dehors. Le préau de palmier devant lequel nous passons tous les matins, protège comme à son habitude des gens du quartier. Mais ils sont aujourd’hui plus nombreux. Leurs visages se tournent vers nous. Sombres. Les gens parlent bas. Le ciel lui aussi est gris.
Je prends la main de mon compagnon de voyage. Je suis inquiète.
Nous les dépassons. Un homme interpelle Greg.
« – Vous êtes au courant ? »
« -Non. »
« -Philippe est mort. »
Notre mémoire vit un mois en accéléré. Et se fige par là où tout a commencé…Il y a de cela 30 jours.
« La route goudronnée s’arrête. La terre tassée commence. Les maisons sont moins linéaires, moins bien rangées.

Un homme à la peau café au lait débarque. Les bras en l’air dans son marcel trop court qui laisse largement découvrir l’embonpoint que doivent subir ses tongs :
« -Je parie que vous êtes français ! Bonjour ! »
C’est Philippe. Un homme engageant, rigolard, qui aime les gens, et qui aime les gens qui aime la vie. Comme lui.
-« J’vous accompagne déposer vos affaires, mais revenez ce soir. Venez mangez dans ma famille. »

Cette petite tornade nous fait entrer par la porte des artistes dans ce pays. »

 

Le messager funeste continue :
« -Il a eu une crise cardiaque dans la nuit. »
Notre voyage vient d’effectuer une boucle parfaite. L’homme qui nous a levé le rideau sur le cœur des ni-vans vient de refermer la brèche. Il allait encore bien hier.
Nous effectuons un détour pour ne pas passer tout de suite devant la maison de la famille. Il est trop tôt. Oui beaucoup trop.
Mais vient le moment où les au revoirs ne sont plus reportables.
Je prends la main de Greg.
« -Je te préviens nous sommes dans une culture mélanésienne, son corps est peut-être encore là. »
Et effectivement, quand nous entrons dans la cour qui a accueilli nos longues soirées à Port Vila, la cuisine d’extérieur où nous avions pour habitude de partager le repas profite du vent. Beaucoup de gens sont là. Assis en tailleur. Et les pleurs déchirants s’élèvent du centre du chœur.
Ce sont les hommes qui nous accueillent en premier. Silencieux et blessés. Ils errent.
« -Merci d’être là ».
Nos gorges se serrent.
Au sol, des paillasses de palmiers, toujours,
Et sur ces paillasses de palmiers,
Allongé, le corps de Philippe recouvert de tissus fleuris, toujours,
Et sur les tissus fleuris…les fleurs ni-vans. Toujours.
Et autour…les hurlements de nos amies. La mère de Philippe, sa sœur, sa femme… Elles hurlent, et ces cris comme le « mourning » aborigène nous prend les tripes et nous arrachent aussi les larmes. Nous passons de bras en bras. Désolés. Meurtris. Nous lâchons nos larmes que je ne croyais pas voir couler. Nos visages se tordent comme si nos pleurs ne suffisaient pas. Notre râle est commun et semble ne pas pouvoir prendre fin. Tout le Vanuatu passe par nos glandes lacrymales, les souvenirs, les rencontres, les montagnes, les cendres…

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C’est un des membres de la famille qui nous conduit vers la sortie.
« – Au revoir. Vous nous manquerez.»

Nous passons voir le pasteur Loulou. Il nous souhaite bon voyage mais surtout que l’on se marie et qu’on lui envoie une carte pour lui dire. Il sera heureux et fier.

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Et d’un pas lent, nous quittons le quartier de Fresh Water One. Nous quittons le centre de Port Vila. Nous quittons la périphérie…Et nous attendons dans l’aérogare, de quitter le territoire qui nous a brûlé notre énergie, arraché les tripes, éventré le cœur.

Nous attendons dans l’aérogare, de quitter le Vanuatu.

 

 

 

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*Cesaria Evora, Extrait Petit Pays

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