Histoire de colonisation 2/2

Cette dualité commençant à entraîner de fortes tensions, la France et l’Angleterre, pour être sûr de ne rien en perdre, décidèrent de former un gouvernement unique au monde : le condominium franco-britannique. Ces accords établissent une influence égale entre les deux pouvoirs coloniaux, sans souveraineté exclusive. Les ressortissants des deux puissances coloniales ont donc des droits égaux mais la population autochtone… Aucun. Tout était doublé. La monnaie, les administrations, les polices, les services de santé, les systèmes pénitentiaires….Mais jamais l’archipel ne fut géographiquement partagée entre les deux puissances.

Puis le peuple se soulève. La politique autochtone s’organise autour du mouvement Nagriamel, en commençant par revendiquer des terres. Puis en déposant une pétition aux Nations Unis. Le Parti National des Nouvelles Hébrides, majoritairement anglophone, commença à prendre de l’influence, une constitution fut écrite en 1979. Le chef de fil,  le pasteur Walter Lini devint premier ministre cette même année. La rupture entre anglo et francophone était consommée. Les francophones des îles Espíritu Santo et Tanna tentèrent alors de faire sécession, sous la houlette, étrangement, d’un anglophone Jimmy Steevens.
Un contingent franco-britannique empêcha la sécession.

Lors de l’indépendance le 30 juillet 1980, une grave crise politique s’en suivi. La volonté sécessionniste des deux îles était toujours vivace et fut matée dans le sang par l’armée de Papouasie appuyée par l’Australie. C’est ce que l’on appelle la « Coconut War »
Jimmy Steevens fut condamné à 14ans de prison.

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 Nouvelles-Hébrides- 20 juin 1980-
La colonie franco-britannique un mois avant son indépendance: Jimmy STEVENS, le chef de l’île de Spirito Santo insurgée, patriarche de 57 ans, leader du Nagriamel, parti politique modéré des Mélanésiens francophones coiffé d’un béret pose aux côtés de ses guerriers archers d’une tribu, en pagne.

 

Cette blessure est restée profonde dans l’histoire ni-van et depuis ce jour, il reste une méfiance entre les anglophones et francophones. Ces derniers étant considérés comme des traitres à l’égard de leurs pays par le gouvernement et la population. Les ambassadeurs furent chassés. Et l’image de la France fut ternie car elle avait promis des armes au peuple…qui ne sont jamais venues. Leur implication dans cette rébellion n’est pas clairement définie.

Les francophones se sont sentis abandonnés, comme le ressens toujours aujourd’hui Louis Nako. Francophone de l’île de Tanna qui a trompé la garde pour prendre un avion et rencontrer des troupes françaises.

Les décennies qui ont suivis ont été marquées par les parties anglophones. Mais en 2005, le gouvernement a présenté un projet de politique linguistique national afin de dénouer cette dichotomie linguistique…
Le pouvoir de la langue.

Voici une vidéo de l’annonce de l’indépendance du Vanuatu aux français.
Independence Vanuatu
« Ayant résolu les problèmes de leurs « aRborigenes », en les parquant dans les réserves les australiens s’estiment sans doute compétant pour conseiller les nouvelles nations mélanésiennes. »

C’est toute cette Histoire que les mots de Monsieur Louis Nako voulaient nous raconter. Mais le puzzle de son archipel mosaïque était tombé à mer. Pas facile de finir un puzzle quand on ne l’a jamais vu terminé.

Monsieur Nako ne regrette pas ses actions pour la France, il est amer :
« – Si les français étaient restés nous aurions des routes, des écoles ! Regardez la Nouvelle Calédonie ! Nous sommes pauvres comparés à eux. »

Nous partageons un repas. Il pose avec sa famille pour que nous puissions envoyer son sourire à son fils de Santo.

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Nous passons notre dernière soirée dans la famille de Simone. Accolade. Rire. Oui, on se reverra surement. Je pense qu’on y croit en prononçant ces mots. Je m’éclipse toutes les heures pour m’écrémer d’antibiotiques, je retraverse le quartier pour les rejoindre. On leur raconte nos voyages. Les photos, les vidéos que nous avons prises ne les intéressent pas du tout. L’ambiance est un peu étrange, un peu évaporé contrairement aux autres soirées. Le kava de Simone a peut-être déjà fait son effet. Le cocktail, avec des au revoirs en guise d’olives,  donne peut être un peu trop d’amertume à la soirée.
Nous rentrons.

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Histoire de colonisation 1/2

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Notre journée sera celle de profileurs. Nous recherchons M. Nako père. Louis de son nom de naissance. Père du monsieur Nako de l’île de Santo. Il va nous parler de la résistance contre l’indépendance.
Il est à Port Vila oui mais où. Nous passons quelques coups de fils, on ne l’a jamais directement. On s’invite dans un quartier jusque-là inconnu, des locaux nous guident et enfin nous arrivons sur la propriété de Monsieur Louis Nako. Il vit avec une famille. La sienne je crois. Au sens large, comme souvent chez les Ni-vans.
Il ne parle que peu le français. Il l’eut parlé fut un temps…mais cela remonte à plus de vingt ans. Monsieur Nako commence à prendre de l’âge, porte des crocs et une chemise à fleur bleues. Il a un sourire qui laisse transparaître quelques absences. Il est surpris que des français s’intéressent à son histoire. Il voudrait dire. Tout dire. Tout raconter.
Il s’embrouille. Ne sait plus par où commencer. Il est submergé par une sorte d’émotion. Il plonge dans ses souvenirs et tente de se raccrocher à tout ce qui y flotte. Des mots se répètent, les dates se mélangent. Il veut parler français, mais il faudra qu’il se résigne pour que ses fils nous traduisent et que sa parole se détende, se fluidifie et permette ainsi le dialogue.
Cet homme aurait voulu avoir la parole plus tôt.
« Condominium. »
« C’est les missionnaires anglais qui voulaient que les coutumiers abandonnent leurs traditions. »
« Un des deux gouvernements voulaient dominer les ni van. » Il nous explique un avant ou un après du Condominium.
« Les coutumiers disaient que les Français ressemblent plus au nivan. Plus proches. »
Il cherche à mettre des dates. Parle de l’école publique française. Il se perd.
Il se raccroche à sa vie. Moins complexe peut-être que les bouleversements politiques et avec des douleurs moins profondes que les désillusions et son sentiment d’abandon. Il a fait une école d’agriculture à Efaté et en devient moniteur à Tanna. Rapidement il revient pourtant sur ce qu’il aimerait nous dire …
« On n’est pas préparé à l’indépendance. On n’a pas les formations. L’indépendance a été forcée par les anglais. Il y a eu des morts et des blessés contre l’indépendance. »
« Le Vanuatu part en France pour parler de l’indépendance. »
« Condominium. » Ce mot revient souvent.
« Renvoyer la mission protestante. » « Et défendre la coutume. »
« Une loi faite par les anglais, la loi de Tanna. » « La coutume travaille pour la paix, la justice, l’amour. C’est ça Tanna. »
Il nous raconte le début d’une coutume de Tanna, le lien entre les morts et les vivants. « C’est les morts qui enseignent les choses aux vivants à travers les chants coutumiers et les rêves. »
La pluie s’abat sur les feuilles de palmiers.
Il termine : « Quand vous voyagez à travers le monde, il y a des histoires comme ça ? »

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Monsieur Nako se sent finalement plus à l’aise avec sa coutume qu’avec l’Histoire de son pays. C’est normal après tout. Son pays est une mosaïque. C’est un état où l’homogénéité est encore une chimère. La géographie a donné une multitude de langues à cette contrée. Chaque île à sa langue mais parfois encore chaque village.  Sur l’archipel, « On ne compte que 12 langues parlées par plus de 2000 locuteurs ». On dénombre pourtant jusqu’à 120 idiomes.
Nous allons prendre un instant le relais pour vous parler un peu d’ Histoire d’Hommes.

Le Bichlamar, dont on vous a parlé pendant tout notre récit, a commencé à se créer autour de 1860, c’est une langue inventée, dérivée de l’anglais pour que les mélanésiens circulant sur les mers puissent communiquer. Le mot même Bichlamar vient de « bête de mer », « biches de mer » du nom des holothuries*  que les pécheurs mélanésiens allaient chercher pour le compte des marchands portugais faisant commerce avec la Chine.
Voici un petit texte tiré de la Babola (saint Luc 2, 6-7), qui témoigne que le Bichlamar, malgré ses similitudes avec l’anglais, demeure néanmoins une langue distincte:

Tufala i stap yet long Betlehem, nao i kam kasem stret taem blong Meri i bonem pikinini.
The two of them were in Bethlehem, now it came the exact time for Mary she births child.
Nao hem i bonem fasbon pikinin blong hem we hem i boe.
Now him he born firstborn of her that him he boy.
Hem i kavremapgud long kaliko, nao i putum hem i slip long wan bokis we oltaim ol man oli stap putum gras long hem, blong ol anamol oli kakae.
She she coverup (him) good in cloth, now she put him he lay in one box where always all men they are putting grass in him, for all animals they eat (it).
Tufala i mekem olsem, from we long hotel, i no gat ples blong tufala i stap.
The two of them they made same, because at hotel, it no got place for the two of them to stay.

Les Anglais étaient bien plus présents en terme d’influence. L’école était faite par des pasteurs et les anglophones étaient en proportion de ¾ par rapport aux français.**

Le nom de l’archipel, Vanuatu, ne date que des années 1980.
Que s’est-il passé avant qu’elle adopte ce nouveau nom ?
La découverte de ces îles morcelées se fit par un Portugais puis un Français qui les appela Grandes Cyclades du Sud puis Cook arriva, quatre années plus tard, et les noms qu’il donna aux différentes îles perdurent encore : Tanna, Ambrym… Mais à l’archipel, il donna le nom de Nouvelles Hébrides.
Je me demande encore aujourd’hui pourquoi et comment a-t-il pu rapprocher ce qu’il a vu dans ces terres du pacifique avec la frileuse Ecosse actuelle. Les britanniques furent plus prompts à y installer leurs missionnaires, la France les suivit rapidement. Mais en plus de leur rivalité déjà existante sur le sol européen, les colons apportèrent de nombreuses maladies. — choléra, petite vérole, grippe, pneumonie, fièvre jaune, dysenterie —
L’archipel passa de près d’un million d’habitants au début du XIX à 41 000 habitants en 1935.**
Non, je pense que vous n’avez pas bien compris.
Il ne restait que 4,1% de la population initiale…
Et personne ici ne parle des impacts néfastes de la colonisation.

Cette dissémination de la population est aussi due à ce qui sera résumé sous le nom de « Blackbirding ». Ce n’est rien de moins, que de l’esclavagisme déguisé, en direction de l’Australie, des Fidji et de la Nouvelle-Calédonie. Pourquoi déguisé ? Puisqu’à cette époque les lois antiesclavagiste commençaient à fleurir. Les peuples étaient donc kidnappés ou attirés et on leur faisait signer des contrats aux contreparties dérisoires à bord.

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Ni-vans travaillant dans les plantations de sucre de canne au Queensland_TV still

Des colons anglais et français, respectivement venus d’Australie et de Nouvelle Calédonie, s’installèrent sur la terre de ces habitants à partir de 1954. Les ni-vans n’ont jamais accepté l’arrivée des colons et des révoltes furent matés dans le sang.
Un spéculateur français connu une grande prospérité sur les terres du Vanuatu et en 1894, sa compagnie possédait 55% des terres cultivables. Les tensions ne s’arrêtaient pas là et les missionnaires presbytériens étaient accusés de faire croire à leurs nouveaux convertis que les missionnaires français étaient les « représentants du diable. »
La population déjà si peu homogène, se divisa dans l’un et l’autre des camps…choisissant bien souvent selon le système éducatif présent.
Un système d’éducation pour une religion :
Une langue + une religion = le pays de son camps
Français + catholique = la France
Anglais + protestant = l’Angleterre

Mettre un coup de pied dans des centaines de fourmilières.
Désarticuler les systèmes ancestraux, démanteler les systèmes sociaux, s’approprier les moyens de subsistances.
Régner et mater.

Comment ouvrir des plaies et  faire croire par la suite que nous seuls en sommes le pansement.
Religion, Education, Langue.
Le cœur, la tête, la communication.
La propagande a bien des visages.

 

des holothuries* concombre de mer : animaux marins qui peuvent être consommés
**Source : http://www.axl.cefan.ulaval.ca/pacifique/vanuatu.htm

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Uluru et Kata Tjuta

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Je choisis volontairement de l’appeler Uluru. C’est le nom aborigène du gros caillou australien, celui qui a fait les légendes et les cartes postales. Il est aborigène, il est cathédrale, il est esprit, il est vie avant d’être australien, avant d’être symbole -paysage-, avant d’être manne touristique, avant d’être décor de l’Outback.
Il est Uluru avant d’être l’Ayers Rock.
Il est parmi les plus beaux paysages naturels du monde -selon des guides qui n’ont décidément que l’amour du gigantisme-.

Sur le sol australien, nous choisissons aujourd’hui de basculer du côté du respect, du côté des ancêtres. Yuendumu nous a marqué, nous a changé. Nous prenons chaque miette que la culture aborigène accepte de partager avec les blancs, comprenant qu’il ne s’agit là que d’une partie infime d’un iceberg gigantesque.

Uluru est la représentation même de cette dualité.

Si on considère la partie immergée de la caillasse monumentale – sa partie visible donc- nous avons 3.6kms de longueur, 2.5kms de largeur, 9kms de circonférence et 348 mètres au dessus du plateau sablonneux. Il semblerait que nous avons encore deux fois la même chose sous le sable.

C’est un beau caillou, on peut le dire.

« Vu d’avion le rocher apparait
comme une graine oubliée
par un esprit dans une plaine infinie. »
Guide Evasion

A son pied, la muraille est comme une carapace craquelée, grêlée vieille de 600 millions d’années, balafrée et sculptée de failles, de grottes par le soleil, la pluie et le vent.

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L’écrasante masse rocheuse appartient depuis des temps immémoriaux aux Anangu, peuple composé de deux tribus : les Pitjantjatjara et les Yankuntjatjra. Mais bien sûr pour une reconnaissance officielle, il y a eu des luttes, de la politique, et beaucoup de controverses. Les australiens refusant de céder l’Ayers Rock aux sauvages. Mais ça, pour le savoir, il faut creuser un peu dans le centre dit « culturel » qui agrémente le gros caillou. On préfère mettre en avant les diners à 150dollars devant le symbole qui rougeoit sur les derniers rayons du soleil plutôt que l’histoire humaine de ce caillou. Pour en avoir un aperçu, rendez-vous dans l’arrière petite salle, et dans un demi-cercle à l’intérieur de cette petite salle, il y a une télé, petite, qui ne parle pas très fort… il ne faudrait pas qu’on l’entende. Elle passe en boucle un film qui retrace le chemin de la pierre sacrée, déchirée entre la volonté de possession nationaliste des blancs et le désir de liberté ancestrale des noirs. Aujourd’hui, le gouvernement est fier de mettre en avant le compromis avec les aborigènes. La terre appartient aux propriétaires ancestraux qui partage la gestion avec le gouvernement.

Il a fallu attendre 1985 (happy birthday frèrot) pour que l’Uluru soit rétrocédé aux aborigènes.

Comprenez bien… C’est compliqué cette histoire encore. Plus de 500 000 personnes par an, se rendent à la caillasse orangée.

Alors bon… c’est aux aborigènes mais il reste un point sensible :
l’ascension de la pierre.

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Pour les Anangu, seuls les ancêtres Mala fondateurs du dreaming de la région ont escaladé la roche. La dimension symbolique est telle que dans leur culture, elle ne doit pas être foulée par un pied humain. Et cela aurait dû rester ainsi.

Cependant les bridés (asiatiques) et débridés (occidentaux) s’y donnent à coeur joie. Quand la montée est ouverte au public, les hérétiques se comptent par centaines. Une ligne compacte de coeurs vides se suivent comme des moutons agnostiques jusqu’au sommet de la pierre qui ne représente pour eux qu’un challenge personnel, une envie de fraise, un simple « Ca y est, je l’ai fait. »

Dois-je vous préciser que nous ne sommes pas montés ?

Elle est dangereuse de surcroit. Depuis l’ouverture déjà trente-cinq personnes sont mortes. L’ascension est épuisante et vertigineuse sur cette paroi trop lisse.

Nous nous offrons la marche, intéressante mais peu passionnante, de la base. Dix kilomètres qui tournent autour du caillou. L’endroit était calme car, une chance pour nous, la météo annonçait plus de 36°C. Limite du thermomètre où les opérateurs craignant de voir leurs chers touristes tomber comme des mouches attendent des heures plus clémentes.

Il est intéressant de noter que certaines parties d’Uluru, dues à leurs symboliques et leurs forces mystiques ne doivent pas être photographiées car leur vue dans d’autres lieux que ceux où ils se trouvent est inappropriée.

Un tel respect dans notre civilisation où l’image est consommation me laisse rêveuse.

( Précision : L’image suivante n’a pas été prise dans ces endroits.)

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Mutitjulu est le seul point d’eau permanent autour de la roche. C’est un bassin d’où se dégage une grande sérénité et une grande force quand on sent le poids du désert étrangler le lieu. D’immenses traces noires verticales nous indiquent qu’ils pouvaient y avoir des cascades semées ici par temps de pluie. Nous n’imaginions pas la pluie ici et renvoyions donc ces traces aux marques d’un temps immémorial. Et pourtant sur cette petite vidéo historique, les images sont là. Uluru se transforme en un oasis paradisiaque d’une beauté à couper le souffle. On comprend la puissance d’un tel lieu dans le désert. Une bulle de vie dans un océan brûlant de sable et de poussière.

Non loin de là, attendent les Kata Tjuta, superbe groupe de rochers arrondis. Trente-six blocs surprenants (non, je ne les ai pas compté, je vous vois venir) orangés et arides ; pourtant verts et vivants sur leurs dessus. Ils sont comme autant de planètes d’un minuscule système solaire. Mais Kata Tjuta veut dire « beaucoup de têtes » alors imaginez plutôt des géants pétrifiés, endormis, et semi-chauves un peu partout autour de vous, attendant Godot pour se réveiller.

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Valleys of winds, Walpa gorge … nous regrettons que les randonnées ne soient pas plus longues à travers cette civilisation endormie.

Nous prenons un dernier bain de peintures mystiques en regardant le soleil décliner sur ces visages enfouis, à deux pas de l’iceberg fantasme touristique, mais avant tout témoin de la lutte des serpents arc-en-ciel…Uluru.

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MacDonnell cherche son nez rouge

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Après avoir laissé nos ladies, on avait le coeur un peu à l’envers. Il ne faut pas croire qu’un voyage c’est de tout repos… Les entrailles toujours en mouvement : la tête, les sens, le coeur, valsent à mille temps. Je réapprends souvent à marcher depuis que l’on est sur le sol australien. Mais sur un autre sol, ça aurait été pareil. Juste se mettre à nu, se tester, s’essayer à la vie, ça fatigue un peu.

On s’organise des marches du dimanche sur la chaîne montagneuse à la beauté sauvage des MacDonnell Ranges. Ca va nous faire du bien. La marche, ça fait toujours du bien. On devient céphalopodes, on marche sur notre cerveau jusqu’à le faire taire.

Cela faisait au moins l’éternité que nous n’avions pas chaussé nos randonneuses. Nous continuons avec dans la tête, les légendes aborigènes. Ces chaînes de montagnes, ce sont les chenilles de Mparntwe qui les ont créées. Elles ont pénétré notre monde à travers une brèche dans la roche avant de ramper sur le paysage et de donner naissance à la topologie actuelle. Nous explorons les gorges, les points d’eaux :

Serpentine Gorge, Ormiston Gorge, Ellery Creek , Glen Helen Gorge suivant le tracé des lombrics sacrés.

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A Ochre Pitts, la carrière de craie, j’ai l’espoir de prélever quelques grammes de craie pure et oxydée en souvenir des peintures corporelles de mes ladies. Je sors mes trois petits sachets. Un pour le jaune, un pour le rouge, un pour le blanc… et les range aussitôt quand on me laisse apprécier un panneau stipulant l’interdiction qui pèse sur ce genre de prélèvement… 5 000 dollars, ça fait cher la mémoire.

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Nous quittons les MacDonnell pour la vallée majestueuse des rois : Watarrka, ou Kings Canyon. Deux cents cinquante kilomètres nous en séparent, nous choisissons le raccourci qui nous fait gagner 100 précieux kilomètres : une piste non goudronnée par endroit dangereusement sablonneux. L’expédition a commencé, avant même d’atteindre la vallée.

Nous y sommes. Nous montons au sommet très rapidement. Le chemin est abrupte mais la montée ne dure pas. Nous surplombons les plaines. Je commence à tousser méchamment, cela fait quelques jours déjà. J’enroule ma gorge et respire dans un tissu imbibé d’eucalyptus dans l’espoir, au mieux que cela m’apaise, au pire que cela ne dégénère pas.

Nous dépassons un groupe de touristes asiatiques écorcheurs de paysages et d’espaces avant de savourer enfin la beauté du lieu. Nous admirons l’amphithéâtre enchâssant une gorge de trois kilomètres de long creusée dans une montagne de grès. Les falaises verticales qui atteignent deux cents soixante dix mètres de hauteur sont d’un rouge puissant, striées de bandes sombres. Le lieu est magistral, taillé au couteau par une lame divine.

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Au sommet, on découvre des dômes de grès rouges. Selon le Dreaming, ce sont de jeunes Kuninga, de petits marsupiaux, qui voyageaient à travers le Watarrka qui se sont arrêtés ici pour se reposer. Chaque dôme représente une de ces petites créatures. A leurs pieds, le canyon abrite un trou d’eau permanent qui alimente un étonnant jardin tropical au nom (un peu pompeux) de jardin d’Eden où poussent eucalyptus bleus, palmes et cycas.

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Le trou d’eau un peu plus loin est protégé par le serpent arc-en-ciel. Les aborigènes veillaient à ne pas déranger le reptile, convaincus que sans sa protection, le lieu s’assécherait très vite. Jamais ils ne se permettaient de nager et s’avançaient toujours avec le plus grand respect pour recueillir l’eau et ne pas froisser l’ancêtre qui vivait ici.

Aux portes d’un des plus grands symboles australiens, nous partageons la nuit avec un dingo avant de nous rendre à Uluru.

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PS : HAPPY BIRTHDAY THIBALT

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-Findel’AboWeEk- VERS UNE FRAGILE RECONCILIATION

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En 1967, l’ensemble des aborigènes finit par obtenir la nationalité australienne et tous les droits qui vont avec. Pour la première fois, il est prévu de les inscrire dans le recensement.

En 1972, pour montrer qu’ils se sentent toujours considérés comme des étrangers dans leur pays, un groupe aborigène ouvre une ambassade à Canberra. Une tente est plantée sur la pelouse qui fait face au Parlement. Avec cette ambassade, l’apparition du drapeau aborigène.

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C’est cette année également où on cède la totalité des réserves du Northern Territory aux aborigènes.

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(acte symbolique : Gough Whitlam, alors premier ministre redonne la terre aux aborigènes représentés par Vincent Lingiari_ 1975)

En 1980, le gouvernement fédéral fonde sa politique sur la « reconnaissance du droit fondamental des aborigènes à conserver leur identité raciale et leur mode de vie traditionnel ou à adopter un mode de vie totalement ou partiellement européen. »

En 1992, il y eut un discours célèbre prononcé par le premier ministre Paul Keating sur la réconciliation: le discours de Redfern*. Il appela ses concitoyens à reconnaître les nombreux torts faits aux Aborigènes dans le passé. Cette reconnaissance devait, selon lui, être un prélude à l’amélioration des conditions de vie des Aborigènes :

« Le point de départ serait peut-être de reconnaître que le problème débute avec nous, les Australiens non-aborigènes. Cela commence, je crois, avec un acte de reconnaissance.

Reconnaître que c’est nous qui avons dépossédé les Aborigènes. Nous avons pris leurs terres traditionnelles et brisé leur mode de vie traditionnel. Nous avons apporté les désastres. L’alcool. Nous avons commis les meurtres. Nous avons enlevé les enfants à leur mère. Nous avons pratiqué la discrimination et l’exclusion. C’était notre ignorance, et nos préjugés. Et notre incapacité à imaginer être les victimes de ces choses là. A quelques nobles exceptions près, nous n’avons pas été capables de réagir de manière tout simplement humaine, et de nous projeter dans leurs cœurs et dans leurs esprits. Nous n’avons pas été capables de nous demander: ‘Comment me sentirais-je si quelqu’un me faisait ces choses là?’ »

« Lorsque les Aborigènes ont été inclus dans la vie de l’Australie, ils y ont apporté des contributions remarquables. Des contributions économiques, tout particulièrement dans l’industrie pastorale et agricole. Ils sont là dans l’histoire de la frontière australienne, de son exploration. Ils sont là en temps de guerre. Dans le sport, à un degré extraordinaire. Dans la littérature, dans l’art et dans la musique. De toutes ces manières, ils ont modelé notre connaissance de ce continent et de nous-mêmes. Ils ont modelé notre histoire. Ils sont là dans la légende australienne. Nous ne devrions jamais l’oublier: Ils ont aidé à bâtir cette nation. Et si nous avons un sens de la justice, ainsi que du bon sens, nous forgerons une nouvelle coopération. Comme je l’ai dit, cela nous aidera peut-être si nous, les Australiens non-aborigènes, nous nous imaginons dépossédés de la terre sur laquelle nous avons vécu depuis 50 000 ans – puis que nous imaginions qu’on nous dise que cette terre n’a jamais été la nôtre. Imaginons que notre culture soit la plus ancienne au monde, et qu’on nous dise qu’elle ne vaille rien. Imaginons que nous ayons résisté à cette colonisation, que nous ayons souffert, que nous soyons morts en défendant notre terre, et puis qu’on nous dise dans les livres d’histoire que nous l’avons abandonnée sans nous battre. Imaginons que les Australiens non-aborigènes aient servi leur pays en temps de paix et en temps de guerre, et puis que cela soit ignoré dans les livres d’histoire. Imaginons que nos exploits sportifs aient suscité admiration et patriotisme, mais que malgré tout cela n’ait rien fait pour diminuer les préjugés. Imaginons que notre vie spirituelle soit niée et ridiculisée. Imaginons que nous ayons souffert de ces injustices, puis qu’on nous dise que tout cela est de notre faute. »

« Nous ne pouvons pas imaginer que les descendants d’un peuple,
dont le génie et la résistance ont maintenu une culture ici depuis plus de 50 000 ans,
qui survécut à 200 ans de dépossessions et d’abus, se voient niés leur place dans la Nation ».

Un discours marquant, fort. Un discours qui relève la tête de l’Australie. Reconnaissance des fautes, reconnaissance de l’autre, reconnaissance d’un cruel départ entre deux peuples à cause de l’ignorance et de la bêtise humaine.  Certains diront que ce ne sont que des mots. Mais ils doivent être dits avant de faire un bon en avant. Reconnaitre les erreurs commises avant de les corriger. Quelques minutes de discours n’effaceront pas 200ans d’Histoire et de blessures mais ils veulent signer leurs arrêts. On veut cauteriser les plaies qui saignent, on veut relever ce qui est à terre. Il n’y a pas de pas en arrière. C’est véritablement une main, honteuse mais humaine qui se tend.

Ces mots seront-ils suivis d’actes ?

Le 3 juin de cette même année, la haute cour de justice corrige l’histoire en prononçant un retentissant arrêt : LE MABO RULING.

Cet arrêt reconnait que l’Australie n’était pas « terra nullius », c’est à dire terre inoccupée à l’arrivée des colons. Toute communauté peut revendiquer la propriété d’une terre sur laquelle elle a maintenu une présence. Cependant le législateur a bien pris soin de protéger mineurs (le travail des minerais…hein pas les moins de dix huit ans), fermiers et grands propriétaires privés. Les puissants lobbies miniers et fermiers continuent encore aujourd’hui leurs campagnes contre cette législation qui gène leur affaires.

De 1996 à 2007, le gouvernement conservateur fait machine arrière. Il refuse de demander « pardon » aux générations volées et autres exactions, restreint le champ des revendications foncières, dissout l’ATSIC (commission chargée de coordonner et gérer les budgets dans tous les domaines concernants les aborigènes. Fait rare, cette organisation était dirigée par des aborigènes élus par des conseils régionaux). Ces budgets sont directement contrôlés par l’Etat.
A la suite d’un rapport alarmant dénonçant des abus sexuels et incestes dont souffrent des enfants dans certaines communautés aborigènes, le gouverneur déclare l’état d’urgence et ordonne l’intervention. L’armée et la police sont chargées de rétablir l’ordre dans 73 communautés pour cinq ans et en profitent également pour retirer aux conseils aborigènes le droit d’accorder ou non des permis de visite dans leurs terres.

2007, le labor (parti travailliste) revient au pouvoir. Le premier ministre demande pardon aux générations volées et rend aux communautés le droit d’accorder les permis de visite. Il maintient en partie l’état d’urgence dans le territoire du nord.

Son but se résume en trois mots:

Close the gap

Réduire en une génération, les immenses inégalités sanitaires et sociales qui existent et qui séparent les black fellow du reste de la population australienne.

Un nouveau conseil se met en place : le congrès national des peuples premiers australiens.

Le combat n’est pas terminé pour les aborigènes. Depuis nos un an et demi sur cette terre australe, nous comprenons combien ce problème est complexe. Les dégâts sont énormes dans les populations aborigènes et bien sûr ce ne sont pas les personnages les plus nobles qui crient le plus fort. Alors quand on arrive sur ces terres, on fait confiance à un gouvernement qui assiste ces blacks fellows. Les mesures « pour les protéger de » l’alcoolisme… mais aussi les maisons qui leurs sont réservées, les allocations qu’ils touchent… Alors qu’au contraire, cela affaisse le gap des préjugés, les australiens ne comprenant pas ces mesures financières.
L’Australie fait parfois figure de parent qui ne s’est pas occupé de son enfant et qui, aujourd’hui, tente de se rattraper en remplissant ses poches d’un argent-pansement illusoire. En effet, les aborigènes n’ont pas été accompagnés dans ce nouveau mode de vie occidental, dans des notions que nous avons mis des millénaires à atteindre.

Nous aurions voulu qu’ils les comprennent en un instant ?
Comment faire comprendre les découvertes de Pasteur, comment évoquer ce concept étrange du troc qui passe par un objet en lui-même inutile (la monnaie), comment inculquer la pudeur vestimentaire alors que la nudité est naturelle, comment accepter d’arracher les mythes et ainsi piétiner ce qu’il y a de plus cher au monde ?
Alors que pendant des millénaires tout leur univers ne ressemblait pas à cela…

Les aborigènes sont en équilibre. Certains parfaitement intégrés dans la société australienne, d’autres vivent encore comme leurs ancêtres (dans les terres d’Arhnem). Certains militent avec les moyens occidentaux pour leurs peuples,  d’autres crient dans les rues pour de l’alcool. Certains vivent dans de coquets appartements, d’autres dorment sur la terrasse des maisons que l’Australie leur construit.
Ce n’est pas simple d’embrasser cette nation. Mais comme tout problème humain, il faut garder les yeux et l’esprit ouverts.

Etre aborigène ne signifie pas avoir toutes les excuses pour s’abandonner dans les rues.
Etre aborigène ne signifie pas être né avec une cuillère d’argent gouvernementale dans la bouche.

Etre aborigène… c’est appartenir à une nation blessée qui peine à se relever mais c’est vivre de ses blessures avec la tête haute, c’est rester profondément entier. C’est aimer son peuple et croire l’avenir. Etre aborigène c’est respecter la Terre-Mère et pourtant devoir respecter cette nouvelle culture. C’est être le mélange vivant du passé et du présent. C’est connaître la date de la fête nationale, le 26 janvier jour de l’arrivée de la première flotte européenne à Sydney, appelé Australian Day-le jour de l’Australie- et la vivre comme un deuil, « Invasion Day »-jour de l’invasion- chez les aborigènes.

Etre aborigène aujourd’hui…?

C’est difficile.

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* Pour lire le discours en entier (et en anglais) c’est par ici, si vous me le demandez  je peux vous le traduire en francais également (Je suis trop sympa) :  http://antar.org.au/sites/default/files/paul_keating_speech_transcript.pdf

Pour l’écouter en anglais :
(Part 1)  http://www.youtube.com/watch?v=mKhmTLN3Ddo
(Part 2)  http://www.youtube.com/watch?v=5G0gizfu5Ms

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ASSIMILATION FORCEE

Les chiffres de 1930* émeuvent le gouvernement britannique et l’Eglise. En 1938, ils établissent un système de protectorat et de réserves pour sédentariser les nomades, les habiller, les nourrir et les christianiser.

En quelque sorte : Sauvez les sauvages de leur sauvagerie …

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Souvent ces réserves administrées par les missionnaires ne correspondent pas aux tribus. Le 31 janvier 1838, Charles Grant, Secrétaire d’État à la guerre et aux colonies (double casquette complémentaire ?), envoie un rapport recommandant l’engagement de Chefs protecteurs des Aborigènes. Ces derniers devraient apprendre les langues aborigènes et leurs travaux consisteraient :
– à veiller aux droits des Aborigènes
– à les garantir contre la spoliation de leur territoire
– à les protéger contre tout acte de cruauté, d’oppression et d’injustice.

Bien qu’au départ le but était la défense des Aborigènes, en particulier dans les zones reculées, il fut suggéré que le rôle de Protecteur inclus un contrôle social. Ce contrôle ira jusqu’à déterminer quels individus peuvent se marier, où ils doivent résider, ainsi que la mainmise sur la gestion de leurs moyens financiers…

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Pour éviter le métissage, des mesures de contrôles sont établies.
Le vice est poussé à extrême avec ce que l’on appellera plus tard les générations volées. Ce terme désigne les enfants d’Aborigènes australiens enlevés de force à leurs parents par le gouvernement australien depuis 1869. Ces enfants étaient le plus souvent des métisses de mère aborigène et de père blanc : des « half castes ». Ils furent placés dans des orphelinats, des internats, ou bien confiés à des missions chrétiennes ou à des familles d’accueil blanches. En 1997, un rapport intitulé «Bringing them home» (Les ramener à la maison) détaille l’histoire de ces pratiques, publie des témoignages, et suggère qu’environ cent mille enfants appartiennent aux « générations volées ».

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Comment peut-on arriver à ces extrêmes ?

Revenons au contexte : Au XIXeme siècle, les théories eugénistes (on ne garde que le meilleur) et le darwinisme social (et le meilleur ce ne sont pas les pauvres, encore moins les non-javélisés) affirment que le contact entre colons d’une « race supérieure » blanche et peuple colonisé d’une « race inférieure » amène inévitablement, par un processus de sélection naturelle, à la disparition de ces derniers. Or, le nombre croissant de métis en Australie est perçu comme une menace envers la « pureté » de la « race blanche », ainsi que comme une entrave au processus d’extinction « naturelle » des Aborigènes.

En conséquence, dès 1869, la loi autorise le gouvernement à saisir les enfants « métis » , officiellement pour s’assurer de leur bien-être en les intégrant à la société blanche. Lorsque les politiques de saisies des enfants sont harmonisées au niveau fédéral dans les années 1930, leur but explicitement annoncé est d’accélérer la disparition des Aborigènes. Cecil Cook, Protecteur des Indigènes dans le Territoire du Nord, déclare ainsi que l’assimilation biologique des métis dans la société blanche résoudrait le « problème aborigène » :

« Toutes les caractéristiques indigènes de l’Aborigène australien
sont généralement éradiquées à la cinquième génération,
et le sont invariablement à la sixième.
Le problème de nos métis sera rapidement éliminé
par la disparition complète de la race noire,
et par la submersion rapide de sa progéniture
au sein de la blanche. »

CQFD

C’est mathématique, scientifique. On oublie simplement que l’on parle d’Hommes et de Femmes, d’Humanité. Le problème, c’est qu’ils y pensent à l’humanité. Mais de façon ethnocentrique, ici, les occidentaux au coeur du monde.

De même, le Protecteur en Chef des Aborigènes d’Australie occidentale, A.O. Neville, écrit dans un article pour The West Australian en 1930 :

« Éliminons les Aborigènes pur-sang
et permettons la mixture des métis parmi les Blancs,
et peu à peu la race deviendra blanche ».

Le rapport «Bringing Them Home» de 1997 révèle que les enfants aborigènes placés dans des institutions ou familles d’adoption se virent souvent interdits de pratiquer leur langue, l’idée étant de les couper définitivement de leurs racines culturelles aborigènes. Les enfants devaient recevoir un minimum d’éducation suffisant pour faire d’eux des travailleurs manuels ou (dans le cas des filles) des domestiques. D’après ce même rapport, 17 % des filles et 8 % des garçons des « générations volées » furent victimes d’abus sexuels au sein des institutions d’accueil et des familles d’adoption.

Le rapport révèle en outre que les enfants « volés» ont en moyenne, par la suite, connu un taux d’éducation légèrement plus faible que les enfants aborigènes qui n’avaient pas été retirés à leurs parents, un taux de chômage légèrement plus élevé, et un taux d’incarcération pour crimes et délits trois fois plus élevé.

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En août 2007, Bruce Trevorrow devient le premier Aborigène des « générations volées » à se voir accorder une compensation financière de la part d’un tribunal. Treverrow avait été enlevé par les autorités en 1957, à l’âge de 13 mois, lorsque son père l’avait amené à l’hôpital pour qu’il soit soigné d’une gastro-entérite. En toute légalité, l’hôpital le retira à ses parents et le fit adopter par une famille blanche, affirmant qu’il était « orphelin ».

En 2008, l’avocat indigène -aborigène- Noel Pearson a décrit l’histoire du déplacement des enfants indigènes et de la rupture avec leur famille comme une histoire d’une grande complexité et diversité :

« Des gens ont été volés, des gens ont été sauvés;
des gens ont été amenés dans des chaînes,
des gens ont été apportés par leurs parents;
des enfants aborigènes métissés de sang blanc
étaient en danger dans leur tribu,
d’autres étaient aimés et traités comme leurs propres enfants;
des gens étaient en danger chez les blancs,
des gens ont été protégés par des blancs.
Les motivations et les actions des blancs impliqués dans cette histoire
« gouvernementaux et missionnaires » ont été diverses,
allant de la cruauté à l’affection, du mépris à l’amour,
de la bonne intention à la mauvaise. »

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*Article sur la colonisation : « La population aborigène chute gravement. Dans la colonie du Victoria, à l’arrivée des colons, on compte 10 000 âmes aborigènes et en 1930…deux cents. »

Prochain article : Vers une fragile réconciliation

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REVOLTE

Je n’avais pas souvent entendu que les Aborigènes s’étaient révoltés contre l’occupation. La majorité des Australiens en sont d’ailleurs convaincus. Cependant, avec mes quelques recherches je sais que ce peuple s’est élevé et a tenté tout ce que force humaine désarmée et désespérée peut faire.

Par leur détermination, les Aborigènes ont fait vivre aux colons des instants de terreurs.

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Dans la plupart des cas, affirme Reynolds (un des seuls historiens traitant du sujet), les Aborigènes commencèrent par résister à la présence britannique. Un colon écrit dans une lettre au Launceston Advertiser :

« Nous sommes en guerre contre eux ;
ils nous considèrent comme des ennemis – des envahisseurs ;
ils considèrent que nous les opprimons et que nous les persécutons ;
ils résistent à notre invasion.
Ils n’ont jamais été vaincus,
et donc ils ne sont pas des sujets en rébellion,
mais une nation injuriée,
et ils défendent, à leur manière, les possessions qui sont les leurs de droit
et qui leur ont été arrachées par la force. »
 

Reynolds cite de nombreux écrits de colons qui, lors de la première moitié du XIXe siècle, se décrivirent comme vivant en état de peur et même de terreur, ceci étant dû à des attaques d’Aborigènes déterminés à les tuer ou à les chasser de leurs terres.

«Tant qu’ils penseront que nous les avons dépossédés de leurs terres,
ils nous considéreront comme leurs ennemis et, partant de ce principe,
ils ont attaqué les personnes blanches à chaque fois
qu’il leur était possible de le faire.»
David Collins
 
« Nous nous sommes emparés de ce pays, nous avons abattu ses habitants,
jusqu’à ce que les survivants aient jugé sage de se soumettre à notre autorité.
Nous nous sommes comportés tel Jules César lorsqu’il prit possession de la Grande Bretagne.»
E.W. Landor, 1847

Reynolds suggère que la résistance aborigène fut, du moins dans certains cas, temporairement une réussite; les massacres d’hommes, de moutons et de vaches par des Aborigènes, qui mettaient également le feu aux maisons et aux récoltes des Blancs, poussèrent certains colons à la faillite. La résistance aborigène continuait à la fin du XIX eme siècle, et en 1881 l’éditeur du Queenslander écrivit:

« Ces quatre ou cinq dernières années,
les destructions de vies humaines et de propriétés par des Aborigènes
se montent à un sérieux total. […] La colonisation des terres,
le développement de l’exploitation de minerais et d’autres ressources,
ont été largement rendus impossibles par l’hostilité des noirs,
qui continue sans faiblir.»
 

Prochain article : Assimilation forcée

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COLONISATION

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XVIII ème siècle, le coeur balance entre l’idée d’une supériorité de la race blanche dont il faut étendre la suprématie et le mythe du bon sauvage qui avance que l’Homme est naturellement bon et que c’est la civilisation qui le corrompt.

Le sauvage est-il bon à éliminer ou à envier ?

C’est la période des grands découvreurs ; encore une fois maladroitement désignée car ces terres sont déjà connues mais par d’autres peuples. L’Amérique par les indiens et autres tribus pré-colombiennes (pré-colombienne littéralement avant Christophe Colomb… justement !), l’Afrique par des tribus dont j’ignore les noms, l’Australie par les aborigènes… Mais puisque ces terres sont inconnues des blancs elles n’existent pas encore sur la liste des TTP (Things To Possess- Choses à posséder).

Les conquérants ont ce double regard entre indignation et envie.

Quand le lieutenant James Cook arrive sur ce qui sera appelé en premier lieu la Nouvelle Hollande en 1770, il note sur les habitants :

« Il pourrait sembler le plus malheureux des peuples de la terre,

en réalité ils sont bien plus heureux que nous …

Ils vivent dans la tranquillité qui n’est pas troublée par l’inégalité de la condition.

La terre et la mer leur fournissent toutes les choses nécessaires pour vivre.

Ils vivent dans un climat agréable et ont un air très sain… ils n’ont aucune abondance. »

A l’opposé, le marin William Dampier tranchera :

« De tous les sauvages que j’ai vu,

ce sont les plus déplaisant à regarder. »

Ce double discours était de mise en Europe, ne croyez pas que les français en étaient épargnés, gardez cela en tête pour une de nos prochaines destinations : la Nouvelle Calédonie.

On parle beaucoup des aborigènes lors de la découverte de l’Australie, cela n’empêchera pas l’Angleterre de déclarer la terre inoccupée et d’y installer sa première colonie pénitentiaire. C’est vrai qu’il n’y avait alors que 300 000 à 1 million d’aborigènes répartis en 600 tribus parlant 200 langues.

Après ce sont les dommages « collatéraux » classiques de la colonisation :

Maladies européennes inconnues de la population locale qui déciment déjà un bon nombre d’indigènes

Alcool, fléau qui continue à détruire ce peuple

Expansion coloniale qui envahit les territoires de chasse, à coup de stations d’ élevages faisant peu de cas de ces êtres noirs encombrants, accompagnée de l’accaparement ou de la destruction de ressources alimentaires, qui provoqua des famines inévitables.

Ces trois fléaux sont renforcés par l’intolérance, le racisme et la bêtise humaine (doux euphémismes) qui provoquent ce que l’on pourrait appeler, selon certains historiens, une guerre civile. Chez d’autres plus extrêmes cela sera nommé sans fioriture : un génocide. Le peuple aborigène se fait massacrer dans les cavalcades meurtrières, des chasses à l’homme, des guets-apens avant d’être parqués dans des « missions » où ils périssent à petit feu.

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L’Australie s’est bâti sur la violence. Violence de ce territoire inhospitalier, violence des Hommes. La population aborigène chute gravement. Dans la colonie du Victoria, à l’arrivée des colons, on compte 10 000 âmes aborigènes et en 1930…deux cents. Ce qui signifie une disparition de 98% de la population. En Tasmanie, il ne reste simplement personne des 5000 aborigènes.

La terre du « Pays de van Diemen », aujourd’hui Tasmanie, est en effet, le symbole de l’horreur affligée aux aborigènes. Charles Darwin visite Hobart en 1836. Il note une succession récente des «vols, incendies et de meurtres par les noirs» qui s’acheva par leur envoi en exil, mais souligne qu’on pouvait trouver l’origine des violences dans la « conduite infâme de quelques compatriotes anglais. » Le conflit est appelé « La guerre noire ». Britanniques et aborigènes s’affrontent. Les britanniques auraient fait une chaîne humaine, genre de battue gigantesque sur toute l’Ile de la Tasmanie pour éradiquer la population noire.

George Augustus Robinson est envoyé sur l’île pour essayer d’y ramener la paix aidée par Truganini, une femme aborigène avec qui il se lie d’amitié. En 1873, Truganini, dernière survivante de ce groupe, est emmenée à Hobart. Elle y décède en 1876. Sur son lit de mort, elle dira au médecin qui l’assiste «Ne les laissez pas me couper en morceaux». Après son enterrement, son corps est exhumé et son squelette exposé suspendu dans une vitrine au Tasmanian Museum où il reste jusqu’en 1947.

Aux pires heures de la conquête de l’Est, les indigènes sont chassés comme des animaux, les colons mettent à prix les oreilles des aborigènes qui sont abattus ou empoisonnés par des chasseurs professionnels ou organisent des rafles meurtrières dans les tribus et certaines au sein mêmes des stations d’élevages où ils étaient « employés ».

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Mais la maladie qui viendra presqu’à bout du peuple aborigène est d’ordre spirituelle. En faisant perdre aux tribus leurs territoires, les colons ont privé leurs membres du lien qui les reliaient aux ancêtres et donc intrinsèquement de toutes leurs raisons d’être. C’est comme un arrachement à sa famille, comme l’arrachement de l’âme. Quand les colons enfermaient les aborigènes dans les prisons, l’incompréhension profonde et l’impossibilité de privation d’une liberté viscéralement vitale les conduisaient à la folie ou au suicide. Le lien que les aborigènes possédaient -possèdent pour certains encore- avec la terre-Mère est extrêmement difficile à appréhender. Nous avons quitté cette notion depuis trop longtemps.

La guerre est déclarée.

Prochain article : Révolte

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Introduction à l’Abo-week

Aujourd’hui commence l’Abo-week.

Chaque jour et pendant une semaine vous aurez un article sur l’Histoire aborigène

Je tiens à remercier Wikipedia, les sites aborigènes, d’autres sites en pagailles, une certaine Caroline, nos guides de voyages… Parfois je reprends des paragraphes textuellement (même pas honte !), quand c’est bien écrit et clair pourquoi le réécrire.

Mais je vous rassure j’ai quand même fait ma donation à mon ami Wiki.

Je ne cherche pas à vous faire un exposé, un mémoire ou autre chose du style officiel mais à vous faire entrer un peu dans le labyrinthe historique et humain qu’est la question aborigène.
Je vous ai même trouvé des images pour illustrer tout ça ! La classe !!!

La plupart des « illustrations » viennent du livre First Australians: An Illustrated Story de Rachel PERKINS.

N’hésitez pas à poser toutes vos questions dans les commentaires, je vous y répondrai soit personnellement ou s’il y en a beaucoup, dans un nouvel article. 

 1788

Faisons un saut dans l’Histoire, voulez-vous ? Naviguons sur les cicatrices récentes de la Terra Nihilus Australis…

Cela ne fait pas si longtemps que les aborigènes ne sont plus considérés comme faisant partis de la faune de l’Australie… On nous a parlé de 1965.
Mille neuf cent soixante cinq.

A l’arrivée des colons la terre Australienne a été déclarée vide d’habitants, inoccupée, à saisir. Si elle n’appartient à personne ? L’occuper n’est pas un crime.

Pour comprendre ce qui s’est passé depuis que l’homme blanc a posé un pied sur la terre que nous appelons aujourd’hui l’Australie, éludons deux cents ans et voyageons jusqu’au 26 janvier 1988, le jour du Bicentenaire de la fondation de la colonie de Sydney.

Le rond jaune sur les deux lignes rouges et noires ondulent dans le brouillard anglais et affirme l’identité aborigène. Ces couleurs signifient « Nous, hommes noirs sur la terre rouge, sous le soleil. »*

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C’est Burnum Burnum activiste et acteur aborigène qui a planté le drapeau sur les falaises de Douvre. Il montre ainsi la vacuité de toute suprématie sur son peuple et sur les terres. Il prétend « prendre possession » de l’Angleterre, tout comme Arthur Phillip avait prétendu prendre possession de l’Australie aborigène en 1788.

 Il clame :
«Moi, Burnum Burnum, noble de l’antique Australie, je prends ici possession de l’Angleterre au nom du peuple aborigène. En colonisant ce territoire, nous ne souhaitons pas vous faire de mal, peuple natif de l’Angleterre. Nous sommes venus pour vous apporter de bonnes manières, le raffinement et la possibilité d’un Koompartoo, d’un nouveau départ.

Dorénavant, un visage aborigène apparaîtra sur vos pièces de monnaie et sur vos timbres pour signifier notre souveraineté sur ce domaine. Pour les plus intelligents d’entre vous, nous apportons la langue complexe des Pitjantjajara ; nous vous apprendrons comment trouver une relation spirituelle avec la terre, et comment trouver de la nourriture dans le bush.

Nous n’avons pas pour intention de prendre comme souvenir et de préserver les têtes de 2000 d’entre vous, ni d’exhiber en public le squelette de votre Altesse royale, comme vous l’aviez fait à notre reine Truganini pendant 80 ans. Nous n’avons pas non plus pour intention d’empoisonner vos points d’eau, de mettre de la strychnine dans votre farine, ni de vous faire connaître des drogues hautement toxiques.

Sur la base de notre culture vieille de 50 000 ans, nous reconnaissons la nécessité de préserver la race blanche, qui a un intérêt historique, mais nous aurons peut-être envie de nous livrer à des expériences en mesurant la taille de vos crânes pour évaluer votre intelligence. Nous promettons de ne pas stériliser vos femmes, et de ne pas enlever vos enfants à leurs familles. […]»

Ironie cinglante, douleur profonde.

Le texte semble humoristique tant semble incroyable l’exposé de Burnum B. Il fait des promesses qui paraissent inutiles tellement odieux serait le contraire… et pourtant. La véracité déchirante transparait dans une simple inversion des rôles. L’Histoire est là. Nous entrons dans la lèpre qu’est la colonisation et nous partons rencontrer ses fantômes… Les peuples niés, les cultures bafouées parce que différentes de la notre plus destructrice, plus irrespectueuse.

Dans cette histoire, nous sommes les faucheuses, nous sommes les dames blanches.

Nous sommes les blancs conquérants.

Prochain article: Culture aborigène, codes et peintures

Pour lire le discours de Burnum en entier (et en anglais):

http://nexusilluminati.blogspot.com.au/2008/01/burnum-burnum-declaration-aboriginal.html

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