Histoire de colonisation 1/2

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Notre journée sera celle de profileurs. Nous recherchons M. Nako père. Louis de son nom de naissance. Père du monsieur Nako de l’île de Santo. Il va nous parler de la résistance contre l’indépendance.
Il est à Port Vila oui mais où. Nous passons quelques coups de fils, on ne l’a jamais directement. On s’invite dans un quartier jusque-là inconnu, des locaux nous guident et enfin nous arrivons sur la propriété de Monsieur Louis Nako. Il vit avec une famille. La sienne je crois. Au sens large, comme souvent chez les Ni-vans.
Il ne parle que peu le français. Il l’eut parlé fut un temps…mais cela remonte à plus de vingt ans. Monsieur Nako commence à prendre de l’âge, porte des crocs et une chemise à fleur bleues. Il a un sourire qui laisse transparaître quelques absences. Il est surpris que des français s’intéressent à son histoire. Il voudrait dire. Tout dire. Tout raconter.
Il s’embrouille. Ne sait plus par où commencer. Il est submergé par une sorte d’émotion. Il plonge dans ses souvenirs et tente de se raccrocher à tout ce qui y flotte. Des mots se répètent, les dates se mélangent. Il veut parler français, mais il faudra qu’il se résigne pour que ses fils nous traduisent et que sa parole se détende, se fluidifie et permette ainsi le dialogue.
Cet homme aurait voulu avoir la parole plus tôt.
« Condominium. »
« C’est les missionnaires anglais qui voulaient que les coutumiers abandonnent leurs traditions. »
« Un des deux gouvernements voulaient dominer les ni van. » Il nous explique un avant ou un après du Condominium.
« Les coutumiers disaient que les Français ressemblent plus au nivan. Plus proches. »
Il cherche à mettre des dates. Parle de l’école publique française. Il se perd.
Il se raccroche à sa vie. Moins complexe peut-être que les bouleversements politiques et avec des douleurs moins profondes que les désillusions et son sentiment d’abandon. Il a fait une école d’agriculture à Efaté et en devient moniteur à Tanna. Rapidement il revient pourtant sur ce qu’il aimerait nous dire …
« On n’est pas préparé à l’indépendance. On n’a pas les formations. L’indépendance a été forcée par les anglais. Il y a eu des morts et des blessés contre l’indépendance. »
« Le Vanuatu part en France pour parler de l’indépendance. »
« Condominium. » Ce mot revient souvent.
« Renvoyer la mission protestante. » « Et défendre la coutume. »
« Une loi faite par les anglais, la loi de Tanna. » « La coutume travaille pour la paix, la justice, l’amour. C’est ça Tanna. »
Il nous raconte le début d’une coutume de Tanna, le lien entre les morts et les vivants. « C’est les morts qui enseignent les choses aux vivants à travers les chants coutumiers et les rêves. »
La pluie s’abat sur les feuilles de palmiers.
Il termine : « Quand vous voyagez à travers le monde, il y a des histoires comme ça ? »

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Monsieur Nako se sent finalement plus à l’aise avec sa coutume qu’avec l’Histoire de son pays. C’est normal après tout. Son pays est une mosaïque. C’est un état où l’homogénéité est encore une chimère. La géographie a donné une multitude de langues à cette contrée. Chaque île à sa langue mais parfois encore chaque village.  Sur l’archipel, « On ne compte que 12 langues parlées par plus de 2000 locuteurs ». On dénombre pourtant jusqu’à 120 idiomes.
Nous allons prendre un instant le relais pour vous parler un peu d’ Histoire d’Hommes.

Le Bichlamar, dont on vous a parlé pendant tout notre récit, a commencé à se créer autour de 1860, c’est une langue inventée, dérivée de l’anglais pour que les mélanésiens circulant sur les mers puissent communiquer. Le mot même Bichlamar vient de « bête de mer », « biches de mer » du nom des holothuries*  que les pécheurs mélanésiens allaient chercher pour le compte des marchands portugais faisant commerce avec la Chine.
Voici un petit texte tiré de la Babola (saint Luc 2, 6-7), qui témoigne que le Bichlamar, malgré ses similitudes avec l’anglais, demeure néanmoins une langue distincte:

Tufala i stap yet long Betlehem, nao i kam kasem stret taem blong Meri i bonem pikinini.
The two of them were in Bethlehem, now it came the exact time for Mary she births child.
Nao hem i bonem fasbon pikinin blong hem we hem i boe.
Now him he born firstborn of her that him he boy.
Hem i kavremapgud long kaliko, nao i putum hem i slip long wan bokis we oltaim ol man oli stap putum gras long hem, blong ol anamol oli kakae.
She she coverup (him) good in cloth, now she put him he lay in one box where always all men they are putting grass in him, for all animals they eat (it).
Tufala i mekem olsem, from we long hotel, i no gat ples blong tufala i stap.
The two of them they made same, because at hotel, it no got place for the two of them to stay.

Les Anglais étaient bien plus présents en terme d’influence. L’école était faite par des pasteurs et les anglophones étaient en proportion de ¾ par rapport aux français.**

Le nom de l’archipel, Vanuatu, ne date que des années 1980.
Que s’est-il passé avant qu’elle adopte ce nouveau nom ?
La découverte de ces îles morcelées se fit par un Portugais puis un Français qui les appela Grandes Cyclades du Sud puis Cook arriva, quatre années plus tard, et les noms qu’il donna aux différentes îles perdurent encore : Tanna, Ambrym… Mais à l’archipel, il donna le nom de Nouvelles Hébrides.
Je me demande encore aujourd’hui pourquoi et comment a-t-il pu rapprocher ce qu’il a vu dans ces terres du pacifique avec la frileuse Ecosse actuelle. Les britanniques furent plus prompts à y installer leurs missionnaires, la France les suivit rapidement. Mais en plus de leur rivalité déjà existante sur le sol européen, les colons apportèrent de nombreuses maladies. — choléra, petite vérole, grippe, pneumonie, fièvre jaune, dysenterie —
L’archipel passa de près d’un million d’habitants au début du XIX à 41 000 habitants en 1935.**
Non, je pense que vous n’avez pas bien compris.
Il ne restait que 4,1% de la population initiale…
Et personne ici ne parle des impacts néfastes de la colonisation.

Cette dissémination de la population est aussi due à ce qui sera résumé sous le nom de « Blackbirding ». Ce n’est rien de moins, que de l’esclavagisme déguisé, en direction de l’Australie, des Fidji et de la Nouvelle-Calédonie. Pourquoi déguisé ? Puisqu’à cette époque les lois antiesclavagiste commençaient à fleurir. Les peuples étaient donc kidnappés ou attirés et on leur faisait signer des contrats aux contreparties dérisoires à bord.

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Ni-vans travaillant dans les plantations de sucre de canne au Queensland_TV still

Des colons anglais et français, respectivement venus d’Australie et de Nouvelle Calédonie, s’installèrent sur la terre de ces habitants à partir de 1954. Les ni-vans n’ont jamais accepté l’arrivée des colons et des révoltes furent matés dans le sang.
Un spéculateur français connu une grande prospérité sur les terres du Vanuatu et en 1894, sa compagnie possédait 55% des terres cultivables. Les tensions ne s’arrêtaient pas là et les missionnaires presbytériens étaient accusés de faire croire à leurs nouveaux convertis que les missionnaires français étaient les « représentants du diable. »
La population déjà si peu homogène, se divisa dans l’un et l’autre des camps…choisissant bien souvent selon le système éducatif présent.
Un système d’éducation pour une religion :
Une langue + une religion = le pays de son camps
Français + catholique = la France
Anglais + protestant = l’Angleterre

Mettre un coup de pied dans des centaines de fourmilières.
Désarticuler les systèmes ancestraux, démanteler les systèmes sociaux, s’approprier les moyens de subsistances.
Régner et mater.

Comment ouvrir des plaies et  faire croire par la suite que nous seuls en sommes le pansement.
Religion, Education, Langue.
Le cœur, la tête, la communication.
La propagande a bien des visages.

 

des holothuries* concombre de mer : animaux marins qui peuvent être consommés
**Source : http://www.axl.cefan.ulaval.ca/pacifique/vanuatu.htm

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Dans les Airs

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Nous nous séparons de Vicky et Daniel qui veulent expérimenter la nuit en cabane dans les arbres et nous dirigeons peu à peu vers notre port de départ. Je commence à sentir des gênes mal placées, qui commencent même à être handicapantes. Quelles autres joyeusetés me préparent ce voyage ? Nous marchons pour retraverser l’île. Nous nous renseignons sur notre bateau.
« – Il ne viendra pas. »
« – Quoi ? »
« – Ni aujourd’hui, ni demain. On ne sait pas quand. La mer est trop grosse. »
Nous attendons le lendemain. Nous commençons à nous inquiéter, nous n’avons bientôt plus le temps de jouer au chat et à la souris avec les bateaux.
Le lendemain, les nouvelles ne sont pas plus réjouissantes.

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barque
Nous devons nous forcer à prendre l’avion, c’est notre unique solution pour éviter que notre oiseau internationale ne quitte le territoire sans nous.
L’ennuie c’est que notre budget calculé serré ne nous permet pas de prendre un billet d’avion sur cette île : nous n’avons pas assez de devises du pays… Nous devons en retirer. Oui, mais chance ultime pour nous, nous tombons sur un jour férié : les banques sont fermées. Et bien sûr, impossible de prendre le billet d’avion à l’aéroport avec une carte bleue, ou gold, ou en opal, ou même arc en ciel.
Nous n’avons qu’une seule solution : prendre le billet sur internet.
Oui, mais il n’y a quasiment pas internet sur l’île. Nous faisons du porte à porte sans succès.
Nous restons, songeur sur la place du marché attendant un miracle…
Je vois passer des Blancs. Je me jette sur eux. Ils ont un téléphone.
Je les agresse pour internet.
Ils ne l’ont pas sur leur téléphone mais savent où nous pouvons le trouver : dans un hôtel hors de la ville.
Nos sacs sur nos épaules, on prend le chemin de l’ultime chance. La connexion salvatrice est à plus d’une heure de marche.
Nous arrivons dans cet hôtel désert. Nous nous asseyons pour siroter un chocolat et boucler notre trip à Tanna.
Internet… Les mails.Cela faisait trop longtemps que nous n’avions pas eu de vos nouvelles. On vous sent de nouveau prés de nous, une boisson chaude, affalés sur des chaises avec vue sur la mer…On se sent bien. Nos billets d’avion en poche.
Demi-tour.
La lumière à Tanna est la plus belle du Vanuatu. Nous déambulons sur ce chemin de piste embrasé par les couleurs du crépuscule. A ce moment-là, précisément, j’aimerais me souvenir de tout. Je veux me souvenir de la douce clarté orangé qui nous enveloppait, du vert intense et nerveux qui pimentait notre parcours, des gens souriant que nous croisions, des marchés où les femmes en groupe préparent des banquets de délices tout près du Nakamal où les hommes enchaînent les kavas :
« – Ils auront faim en sortant. » Nous racontent ces habitués.
On se fait plaisir, brochette, lap lap et bananes coco… La chaleur est douce. Je suis sereine malgré la douleur qui me taraude. Je suis nostalgique avant l’heure, de quitter cet archipel.
La nuit tombe : il est temps de planter notre tente. Un pasteur entend notre demande et nous invite à poser notre hutte orange près de l’église. Il est 23h. Et la case résonne des chants de bonheur de leur amour de Dieu. Je me dis que cette église-là réussit bien plus à fédérer que les églises chrétiennes. Quand on les entend, on sent qu’ils sont investis non pas simplement par leur divinité, mais par la Vie elle-même, c’est une ode superbe à l’Existence, à l’Amour, à l’Humanité. On a envie de sortir pour se joindre à eux… mais non, j’ai trop mal. D’une douleur encore inconnue. Cela me réveillait juste les autres nuits, là je peine terriblement à m’endormir. La douleur devient lancinante. Je pleure un peu, juste pour fêter le fait d’être une femme en voyage.

Nous arrivons à l’aéroport. Nous avons une autre taxe dite « taxe surprise » à payer. Le coucou est arrivée, nous sommes huit à bord. Le pilote, d’une jeunesse rassurante, lit le manuel avant le décollage.
En un clin d’œil nous voici à Port Vila.

pilote

deux

avion

Plus de bateau, plus de nouvelle île, plus de nouvelles rencontres. Nous retrouvons Wai Melmelo, notre chambre, la famille de Greg… Nous sommes des habitués. Ce sont nos derniers jours dans cet incroyable archipel, nous repartons dans 48h.

On nous annonce que six prisonniers à « haut risque » se sont échappés et se promènent dans les rues. C’est peu rassurant. Leurs visages sont placardés à l’entrée de notre paisible Wai Melmelo. Une femme cherche à nous expliquer leurs exploits et pourquoi ils étaient incarcérés.
« – Je ne veux pas savoir. »
Elle nous glisse quand même comment la jambe d’un des prisonniers a été brisé à sa dernière évasion pour lui passer le gout du voyage. Je baisse les yeux et n’entrerais pas dans un débat sur la violence inutile des autorités. La preuve en est…ils sont déjà de sortie.

marché

Nous traînons dans le marché aux fleurs :le cœur de Port Vila où l’on y croise plus de légumes que de fleurs. Paniers de tarots, de maniocs, d’ignames, de patates douces, de cacahuètes, de bananes plantains, d’ananas, de mangues, d’avocats, de fruits de la passion, de citrons, d’oranges. C’est un festival de couleurs et de saveurs… Le marché est immense.
Tiens ?  Vicky et Daniel.  On se retrouve à l’occidental pour un petit déjeuner tout ce qu’il y a de plus classique sur nos terres : croissants…chocolat…jus d’orange.

croissant
Vicky se penche vers moi d’un air de confidence. Elle a aussi des soucis, moins festivaliers que les miens, mais j’en conclus que c’est l’eau avec laquelle nous avons pris notre douche à Tanna qui est responsable de cet enfer portable. Et mes faiblesses personnelles n’ont fait qu’empirer le problème.
Ce matin passera par une visite chez un marabout français… Je ne peux plus dormir, chaque douche m’arrache des larmes et j’en suis à en éviter presque de marcher tant cette douleur est intenable. Je vous passe mes systèmes D de Survivor pour m’éviter de rester enfermer toute la journée.
Le docteur à l’air d’être devant un tableau contemporain pour les plus romantiques, devant l’éclectisme d’une garniture de pizza pour les amateurs de Kid Paddle … Il ne sait pas par quel bout prendre le problème, ou les problèmes apparemment. Il résume les détails de son verbiage médical :
« -Vous n’auriez vraiment pas dû attendre. »
Et en moi : « – On fait comme on peut vieux marabout. Donne moi les herbes médicinales, sorcier ! »
Le marabout diplômé d’une école parisienne prend très cher et les médicaments le sont encore plus. Ils sont tous importés de la Nouvelle Calédonie. Déjà réputé comme …pas donné.

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Turtle Bay

Au petit matin, nous partons avec un homme du village, Johnson, jusqu’à Turtle Bay, ce coin de paradis appartient à sa famille et il nous propose d’y passer la nuit.
Nous interrogeons nos compagnons :
« -Vous avez assez d’eau ? »
« -Oui. »
« -Pour deux ? »
« -Oui. »
Nous traversons les forêts, on nous explique les délimitations des jardins qui sont invisibles pour nous. Une jungle et une jungle un peu moins jungle. C’est subtil. Johnson tend son bras vers un peu plus de vert, un peu plus loin :
-« C’est tout droit… » Et il nous quitte.
Une demi heure plus tard, nous tombons sur la baie en espérant ne pas s’être trompé avec Shark Bay -la baie aux requins-. Nous nageons avec Vicky dans l’espoir d’y voir des tortues, la raison pour laquelle elle porte ce nom. Sans succès. On monte le camp. Nous dormons enfin dans un espace qui respire la liberté. La beauté est présente à toutes les heures, à toutes les déclinaisons de vie.

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Ils n’ont pas assez d’eau.
Un litre et demi pour deux pour deux jours, non ce n’est pas « assez ».
Je peine à partager mon eau. Surtout quand son absence est due à la négligence. L’eau est pour moi juste primordiale. Oui, plus que pour les autres. Mon corps en a besoin de plus pour fonctionner correctement. Je suis donc une pingre aquatique.
On partage quand même…
Turtle Bay est le vestige d’un village où certains groupes de touristes allaient. Des huttes sont là, figées. Comme dans toute bonne cité fantôme, nous ne sommes pas sûrs d’être seuls et nous prenons des ombres, des amas de branches pour des silhouettes.
La nuit dépose son voile. Greg et Daniel s’obstine à pêcher. Je suis assise sur le sable avec Vicky.
On mélange tout. Elle ne comprend pas pourquoi j’ai la peau si blanche. Pourquoi je ne bronze pas plus. Elle me dit que quand elle m’a vu, elle a pensé que je ressemblais à :
« – Mais si, tu sais dans Léon, la fille qui est avec lui. Je me suis dit que tu étais very French ».

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Et puis on parle des femmes. On parle de la mode des cuisses vides, des petits pieds en Chine, que fut un temps les femmes n’avaient pas le droit de porter des pantalons, que c’était toujours inscrit dans les lois. Je lui dis que je suis  triste :
-« For all these women. »
Elle me répond que « Les femmes souffrent pour servir les hommes. »
Je suis étonnée de la réponse de la petite Chinoise de Chine.
Les pêcheurs se dessinent au loin, il semble qu’ils reviennent. J’en profite pour glisser sur une conversation plus terre à terre :
« -Allez viens on va préparer le feu ! »
On coupe le bois, prépare le foyer. Elle rit.
« – Beaucoup de monde pense que ce n’est pas un travail de fille. »
Elle casse d’autant plus vigoureusement les branches que cela semble être sa petite révolution à elle.
« C’est honteux. Il est temps que les mentalités changent ! » Elle me parle de sa famille : de grands pas sont à faire au sein dans son propre microcosme.
Nous faisons cuire notre nourriture mise en commun sur un grand feu. Heureusement, je me souvenais d’une parole de ni-van
« – Rien ne peut brûler ici, si ce n’est la feuille de palmier séchée. »
Par pure esprit de contradiction ou pour plus de véracité scientifique, j’essaie de brûler tout ce qui semble sec. Rien y fait. Seule la feuille de palmier séchée s’embrase et nous donne une soirée de rêve.
On découvre l’Allemand qui du jour au lendemain a décidé qu’il ne vivrait pas pour son travail et qu’il parcourrait le globe. Il nous raconte l’Alaska avec tous ces personnages hors normes, hors clous, hors monde.
J’ai comme l’envie de traîner mes sens là bas pour y voler les âmes des damnés et vous les offrir.

C’est sur ces images tellement éloignées des paysages que nous avons sous les yeux  que nos yeux se ferment.

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(Photo web_ Alaska)

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Yasur

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Pas besoin de guide, c’est le volcan le plus connu de l’archipel ni-van et le plus accessible au monde. Nous marchons trois quart d’heure, puis nous nous acquittons de l’obole que nous devons verser à la douane volcanique.  Une autre heure de marche plus tard, nous trouvons un panneau qui sonne comme une blague « Think Safety »…sans plus de conseil. Mais comme nous sommes tous volcanologues ( ah bon ?) nous comprenons les dangers et remontons sagement le chemin balisé.

Nous sommes excités.
Une explosion. Nous entendions des sons sourds depuis un moment déjà. C’est le cœur de la terre qui bat. Il résonne dans le nôtre.

C’est régulier. C’est profond

Nous ne comprenons pas tout de suite que le paysage lunaire sur lequel nous marchons est le cimetière des roches projetées par le volcan dans ses excès de fureur. Le sol en est recouvert.

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Un léger frisson vient à nous. Nous avons vu notre premier volcan sur Ambrym, le fait de recroiser son regard nous plonge dans l’impatience et l’humilité. Le sol vibre quand les grondements se font plus forts. Nous arrivons sur la première terrasse où la fumée qui sort du cratère nous empêche de mettre notre ouïe et notre vue en adéquation. Nous ne savons pas quand le volcan va expulser de nouveaux ses bombes brûlantes dans le ciel.

Les couleurs s’harmonisent avec le coucher de soleil. Nous sommes au-dessus de Tanna. La caldeira est moins impressionnante qu’à Ambrym mais nous pouvons saisir l’horizon.

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Le volcan n’est pas très haut, 365m. De type strombolien, l’activité de son cœur est différente d’Ambrym. Ce dernier bouillonnait alors que celui-ci explose. Il est alimenté par un réservoir de magma. Ce volcan reste particulièrement dangereux. Il a une vague d’activité tous les 20 mois environ et lors des fortes pluies, les panaches du volcan se transforment en pluie acide qui détruisent les cultures. On nous a raconté que les constructions en feuilles de palmiers résistaient mieux aux pluies que les constructions de tôles.

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Nous sommes sur le cratère.

On n’ose pas se rapprocher. Toutes les trois minutes, ce que nous ne voyons pas en son cœur vient à notre hauteur. Le volcan devient artificier.

Nous marchons sur la crête. Rien n’indique si cela est dangereux. Rien n’indique l’état du volcan, ce qui fait croire qu’il est presque ami. Dans nos civilisations hyper protectrices, hyper sécurisées, l’absence de barrière ou d’indication signifie la sécurité.
Il y a des accidents sur ce volcan.

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Puis la nuit recouvre le cône énervé. Naturellement, la couleur de la lave n’est pas plus vive mais le contraste en devient saisissant. J’aurais envie de rester sur ce bord de volcan pour respirer en même temps que lui, en regardant les étoiles ni-vans. Des personnes accompagnant des groupes nous disent qu’il faut partir, que le vent se lève, que d’être près du cratère devient dangereux.

Allongée sur les lèvres brûlantes de la Terre, je pense à vous. C’est la première fois depuis que nous avons mis le pied sur cet archipel que je souhaite pouvoir partager en vrai, en corps et en émotions ce moment. J’aimerais que nous soyons assis,vous et nous,  sur ce volcan à le regarder se convulser. Je sais que vous aimeriez cela. Je sais que le bateau, les araignées, la marche, la chaleur, l’attente …n’auraient pas eu grâce à vos yeux, et à vos corps. Je sais que vous préférez pour beaucoup les lire plutôt que de les endurer.
Mais ce moment au bord du volcan Yasur, ce moment était pour nous tous.

Nous savourons encore…quelques minutes. Des heures. Cette lueur intimidante.

 

Pour voir une éruption de Yasur filmée par un drône…c’est par là. Cliquez

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Johnson& Johnson

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Nous dormons d’un sommeil merveilleux.
Une noix de coco qui dit bonjour nous accueille à la sortie de la tente. Sur sa peau lisse et verte, Vicky y a inscrit ce mot en écriture latine et dans la langue des coqs. Nous explorons un peu plus le village, un puits dans le sol, nous recueillons l’eau en attachant une bouteille à notre corde qui ne nous a pas quittés depuis le début de notre voyage.
L’eau est chaude.
Un puits d’eau douce chaude !
La douche s’impose. L’eau qui coule sur nos corps nous réveille petit à petit. Tout à l’air si simple ce matin. Greg rêve de nouveau à ses projets d’îles, de paillotes, d’accueil de voyageurs…
Johnson surgit du nulle part. Nous demande pourquoi nous n’avons pas dormis dans les maisons.
« – Ce n’est pas chez nous, on ne va pas s’inviter sans permission. »
Aujourd’hui sur Tanna, je ressens de nouveau ce plaisir de vivre simplement. Greg rit avec un de ses nouveaux jumeaux.
Johnson s’attache à lui et Greg s’attache à Johnson.
Les liens généalogiques s’étirent, chaussés de bottes de sept lieux . Greg fourmille de projets. Et s’il revenait ici, et vivait son rêve sur cette île avec les gens de Tanna.
Il est temps de lever l’ancre pour continuer l’exploration de l’île.
Nous remontons dans les terres. Johnson nous demande :
« -Vous êtes militaires ? »
« -Non, pourquoi ? »
« Vous marchez vite. »
Le voyage a dû nous façonner quelque peu.
Puis vient les adieux. Greg dit qu’il reviendra.

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Nous arrivons à Moutain Breeze pour y rester deux nuits. Joseph et sa famille nous accueillent : tarot et manioc au lait de coco.
La vue est incroyable de ce côté de l’île. Le volcan d’un côté et une montagne compacte de verdure de l’autre. Nous sommes tout en haut du camping. Il y a des bungalows mais nous avons préféré nos tentes. Nous nous y sentons chez nous.
Joseph est fier de son île, de son peuple. Il prend une poignée de sable volcanique :
« -Tanna veut dire la terre, nous sommes donc intimement liés à ce sol, nous sommes les habitants de la Terre »
Le lendemain nous sommes conduits dans la forêt avoisinante pour y découvrir les plantes qui rythment la vie du Vanuatu, certaines encore fortement utilisées. Il nous apprend à trouver de l’eau dans les lianes, à découper du bambou pour détacher les pamplemousses, les oranges des hautes branches, à cicatriser des blessures en extrayant le jus de certaines feuilles.
Il nous invite à partager le repas avec sa famille.
« – Je n’oublie pas les visages. Vous arrivez en tant que touriste, vous repartez en tant qu’ami. »

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village

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Port Resolution

Nous déjeunons ensemble.
Il s’appelle Daniel. Elle s’appelle Vicky. Je ne suis pas forcément pour un partage d’aventure à quatre. Etre adopté par les locaux à deux, ça passe, mais à quatre on n’est pas loin du groupe en excursion.
Nous acceptons tout de même et partageons le transport jusqu’à l’autre bout de l’île. Port Résolution.
On va prendre le temps de s’en remettre un peu.

voiture

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fleuve
Nous plantons notre tente dans un camping officiel. On fait attention de ne pas se mettre sous les cocotiers. Ça serait dommage que notre voyage de vie se termine aussi subtilement qu’un remake exotique de Newton avec un traumatisme crânien.
Pomme versus noix de coco.
La plage, les fonds marins, nous prenons notre temps. Vicky est un petit bout de femme très enthousiaste qui ne se pose aucune question de bienséance. La peur de choquer, de décevoir, d’énerver, la peur du regard des autres tout simplement est quelque chose qui lui est juste totalement inconnu. C’est assez impressionnant à vivre. Elle se jette sur les pécheurs au petit matin pour acheter un homard.
« – Mais …C’est pour ma famille. »
« – Et bien demain alors ? »
Et elle partage avec nous sa grande joie d’un homard fraîchement péché.

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vernis
Elle propose aux enfants de l’île de leur peindre les ongles en bleu. Moi j’aurais pensé qu’il n’y avait pas de dissolvant pour l’enlever et que c’était assez toxique si les gosses le mangeaient… Mais peu importe la vie c’est le présent. Elle mord dedans à belles dents et le saupoudre de beaucoup, BEAUCOUP de photos et de réseaux sociaux. Chinoiseries obligent.
Nous rencontrons Marie Angèle, une Parisienne qui voyage souvent seule mais surtout sans arrêt. Un retour en France, un voyage, un retour en France, un voyage. Cette fille est une bouffée d’air frais, de simplicité et de curiosité.

quatre

 

repas

diner
Nous rencontrons les familles des villages alentours, nous partageons avec eux un repas caritatif pour envoyer leur équipe de foot junior à Port Villa.
Nous rencontrons aussi un couple d’Australiens et leur gosse. Ils font un film sur Yakel, un village de Tanna. Cela fait quelques semaines déjà qu’ils ont commencé leur tournage. Leur petit Blanc a abandonné ses vêtements, il ne veut plus les mettre et préfère courir à demi nu dans la salle commune. C’est comme cela que sont habillés les autres enfants de Yakel.
Nous ne savons pas que sur la plage où nous aimons regarder sous l’eau, les deux ni-vans que nous croisons sont les héros du film qui sera célébré à Venise.

eux
A ce moment du voyage…ma mémoire défaille…Je ne fais quasiment plus de photo. Vicky en fait déjà tellement. Mais j’aurais dû penser, que bien sûr, chaque photo est un regard et le sien n’était pas le mien. Ma mémoire tricote. Je me souviens me sentir étrangère à ce moment. Je m’éloigne du groupe. J’ai l’impression que le voyage se met entre parenthèse. Greg est heureux de retrouver son statut de guide de voyage pour couple émerveillé. Notre plongée perd de la profondeur. Mais peut-être est-ce simplement parce que depuis trois nuits, nous sommes sédentaires dans un camping avec douche, tout ce qu’il y a de plus classique.
Time to leave.
Mais heureusement, la foi reviendra vite, tant le trésor que referme cette île est grand. Nous partons sur les cendres du volcan Yassur.

banc

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Toraken vs Kraken

Un petit dej’ sur le parking d’un supermarché.
Quelques provisions pour l’île de Tanna.
Une toilette sommaire dans un buisson pour ne pas me condamner à d’autres nuits blanches.
Un buisson, une bouteille et l’espoir.
Nous retournons en prison flottante.

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Nous apercevons le bateau qui s’est déplacé depuis. Nous courons la peur au ventre qu’il ait encore changé d’heure. Beaucoup de badauds sur le quai. Dans le doute, nous sautons à bord. On demande de descendre.
« – On ne charge pas encore les passagers. Le bateau est trop lourd. »
On s’échoue sur le quai, impuissant devant la frivolité de l’organisation. Le « trop lourd » est jugé en fonction de l’enfoncement dans la mer et n’a pas du tout été calculé auparavant. Le Toraken vomit donc une montagne de marchandises : les fameux sacs de ciment et un chariot élévateur.
On regarde le niveau de flottabilité. A pile ou face, il est décidé que nous pouvions monter.
Sur le quai, nous apercevons un couple de Blancs cass’. Il est allemand, elle est chinoise.
Ils veulent tenter l’aventure. Leur sourire aux lèvres et leur impatience montre une chose : c’est la première fois.
« -C’est comme une croisière ! »
Leur naïveté est belle. Nous ne l’a détruisons pas. Mais nous ne manquerons pas de prendre des nouvelles de leur « lune de miel ».
« -Rendez-vous à l’arrivée. »

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enavance
On parle avec d’autres ni-vans. Personne n’aime prendre le bateau.
Nous montons.
Sur le pont, du coprah, des rhizomes de Kava, un cochon estourbi qui fait surement son dernier voyage, un petit chiot cadeau de famille… et du ciment. Le mélange des odeurs nous fait fermer les yeux un instant. Le bateau est fait différemment. Le ponton supérieur est déjà plein. Nous nous engouffrons dans la cale où nous sommes surpris par tant de luxe pour les passagers. Il y a des chaises presque moelleuses, une télé en face de nous. Tout est marron. Trop de lumière trahirait peut être la réalité.
Et comme des centurions romains allant affronter le village d’irréductibles gaulois, nous nous abandonnons à l’espoir :
« – Cela sera peut-être diffèrent cette fois. »
Un visage se retourne au fond de la cale : notre Allemand tout sourire.
Nous sourions dans un rictus qui susurre « A tout à l’heure… »
Je n’apprécie pas d’être dans la cale. Il n’y a qu’une seule issue pour rentrer et sortir. Les hublots qui nous entoure sont cachés par la montagne de bagages qui monte jusqu’au plafond. Si le bateau tangue, elles seront projetées. Je minute donc calmement mon plan en cas de scénario catastrophe selon mon adage : Catastrophe préparée, à moitié évitée.
Je souris à mon Picard qui s’inquiète déjà assez du simple fait que seul Jésus marchait sur les flots et par conséquent pour tous les autres fous, c’est une hérésie. Je cherche le plan du bateau. Il est affiché sur le mur. Il est en chinois. Cela ne me rassure pas du tout. J’aurais préféré qu’il soit en suisse ou en allemand.
Les moteurs s’ébranlent.
En avant !
Greg s’affale aux premiers clapotis.
Dormir, dormir, dormir et oublier. Mais il ne dormira pas avant de voir sombrer l’Allemand dans les mêmes torpeurs.
Il n’aura pas fallu attendre longtemps.
Satisfait, il est prêt à laisser couler le temps.

kraken tauraken

Le Toraken se fait balader comme soulevé par la mythique Kraken. Leurs noms sont trop proche pour ne pas y voir un signe …Quelques valises se baladent mais moins que prévu.
Le mal de tête arrive. Le mal de cœur s’étend. Nous ne pouvons plus bouger comme si nous étions pris par la grippe. Nos membres cherchent à faire le service minimum. La chaleur épaisse nous rend liquide, nous suons sur ces chaises recouvertes de skaï. Il fait chaud …
Le ventilo feignant qui tombe du plafond, tourne les pales à nues et à hauteur de tête. La télé crache du son dans une économie d’images. Des Indiens s’agitent sur la toile. Ça grésille. Ça coupe. Mais surtout, ça parle trop fort.
A notre retour en France, le hasard nous projetant parfois dans le passé, nous découvrirons qu’il s’agissait du film hyper violent : Hapocalypto de Mel Gibson. Un film gentiment interdit au moins de 12ans, où de gentils Mayas se font défoncés par des méchants Mayas, trucidés et décapsulés le cœur sous le regard tendre des ni-vans venus en famille vomir dans les entrailles du Toraken.
Pourquoi tant de haine ?
L’unique hublot non recouvert par les murs de bagages nous offre une vue sans surprise.
Hors de l’eau.
Sous l’eau.
Hors de l’eau.
Sous l’eau.
Hors de l’eau.
Sous l’eau.
Hors de l’eau.
Sous l’eau.
Le sol est recouvert d’un mélange d’eau de mer et d’haut-le-cœur. Les ni-vans prenant rarement la préciosité de se servir d’un sac.
Puis la nuit noire.
Plus d’électricité.
Plus de bruit.
Plus de bruit ?
Le bateau est arrêté en pleine mer.
Nous vivons cela dans un effet kisscool : le soulagement bienfaiteur du silence et l’analyse angoissée de ce dernier. Où sont les moteurs ?
Nous entendons crier. Jurer. Et frapper. Un fois. Du métal sur du métal. Deux fois. A la troisième, le bateau redémarre.
Nous apprendrons plus tard que nous avons perdu un moteur.
Greg me regarde …
« – J’ai pu de sac … »
Je me penche vers nos compagnons d’infortune.
« – Excusez-moi vous auriez un sac ? »
Personne ne comprend. Pourquoi un sac ? Pourquoi vide ?
Greg et sa tête de guerrier à la blanche neige traduit. Il use ses dernières forces pour se jeter sur les sièges avant :
« -SAACCC ! »
Je pense que son corps n’est plus qu’une enveloppe vide qu’on aurait retournée pour faire sécher, histoire d’être sûr que rien ne soit laisser à l’intérieur.
Je prends un cookie. Adepte de l’adage : ça fait moins mal quand c’est plein. Et peut-être même que ça aide à le rester.
Petit matin.
Accostage.
Nous savons que nos pieds resteront stables pour quelques jours.
Notre petit couple nous a rejoints.
« – On prend l’avion au retour. »
Nous sommes surpris. Oui, vraiment.

sarafuena

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L’absence a ses raisons

enhaut

Bonjour à tous…

Cela fait longtemps oui. Nous sommes revenus en France en Juillet 2014. Nous sommes en Mars 2016. Et je vous ai lâchement abandonnés après la Nouvelle Zélande. Alors que la suite fut d’une beauté retentissante, des paysages qui ne pouvaient qu’être imaginés, et des personnes qui nous ont retourné le cœur. Ils méritaient que je vous noie dans mes descriptions à rallonge, dans mes portraits picturaux car oui, notre cœur a été emporté au Vanuatu.

Pour vous expliquer pourquoi je vous ai quittés, je vais citer J.C RUFIN à travers une anecdote de son livre Immortelle Randonnée, Compostelle Malgré Moi.

immortelle-randonnee-compostelle-

« C’est un peu plus loin, alors que [les deux femmes rencontrées dans le bus] avaient déjà disparu, que j’avisai le petit guide qui était tombé de leur sac. C’était une brochure détaillée et annotée qui les avait accompagnées jusque-là, et qui décrivait leurs prochaines étapes. Je feuilletai ce document avec émotion. Chaque pèlerin en porte un sur lui, et il dénote son tempérament. Pour certains dont je fais partie, le passé est effacé aussitôt. J’arrachais chaque jour une page de mon guide, correspondant au chemin parcouru. Pour ceux qui pratiquent ainsi l’oubli systématique, le voyage est un perpétuel déséquilibre ; ils sont tendus vers le lendemain et fuit le passé. Je n’ai pris aucune note pendant mon voyage, et j’étais même agacé de voir certains pèlerins, distraire de précieux instants de contemplation pour griffonner sur des carnets. Il me semble que le passé doit être laissé à la discrétion d’un organe capricieux mais fascinant qui lui est spécialement dédié et que l’on nomme la mémoire. Elle trie, rejette ou préserve selon le degré d’importance dont elle affecte les événements. Ce choix n’a que peu à voir avec le jugement que l’on porte sur l’instant. Ainsi des scènes qui vous ont paru extraordinaires, précieuses, disparaissent sans laisser de trace, tandis que d’humbles moments, vécus sans y penser, parce qu’ils sont chargés d’affect, survivent et renaissent un jour.

Pour d’autres personnes au contraire, et mes deux sœurs étaient de celles-là, le temps révolu est aussi précieux que l’avenir. Entre les deux il y a eu le présent intense, éphémère, dense, et pour en garder le bénéfice il faut en couvrir le guide d’annotations. Tel était le petit livre qu’elles avaient égaré et dont elles devaient amèrement regretter la perte. Je décidais d’emporter ce document rare qui m’introduisait dans l’intimité d’un autre chemin. »

Au hasard du chemin, il finit par retrouver ces deux femmes :

« J’allais en leur compagnie à ma pension et leur rendis leur précieux guide. Elles roucoulaient de joie. Je les enviais un peu car, avec mon système, pareil bonheur ne pourrait pas m’arriver. Ne conservant aucune trace du passé, il aurait fallu que quelqu’un vienne un jour me dire :
«  Tenez, j’ai retrouvé votre mémoire ».
 Mais le seul qui puisse accomplir ce prodige, c’est moi-même et j’aimerais parfois que quelqu’un me délivre de cet effort. »

Voilà tout est dit … Durant l’Australie, grâce à Léon (notre van) et son panneau solaire, j’écrivais directement sur l’ordinateur, en Nouvelle Zélande grâce à la pluie, j’avais souvent des moments où les bibliothèques nous donnaient l’énergie nécessaire… Mais au Vanuatu, nous  n’avions pas ces secours. Et je passais des heures entières à couvrir mon carnet de notes. Mais j’oubliais qu’en Nouvelle Calédonie, dès que la moindre prise de courant était disponible je passais mes nuits à taper mes écrits sur l’ordinateur.

cerveau

À notre retour, pris entre le déséquilibre émotionnel, les retrouvailles, la montagne administrative et quelques désillusions, j’ai tout bonnement oublié que j’avais tapé mon texte et que j’avais un fichier sur l’ordinateur qui contenait ma mémoire.
Et l’ordinateur a été formaté.

Il me restait quelques épisodes que je n’avais pas pu taper. Mais c’est seulement quand je terminai l’exercice que je compris que des pages manquaient.
La mémoire me revint. J’arrachais chacune des pages qui avaient été transférées sur ordinateur.

Mais malgré des mois à rechercher, à fouiller dans les poubelles numériques et à utiliser des logiciels de reconstruction d’éléments effacés, je n’en ai pas trouvé une trace.
J’ai eu l’impression de trahir les Ni- Vans*

Je m’en suis voulu.
Beaucoup.
Car bien sûr, je vais m’efforcer de plonger dans mes souvenirs, de gratter toute ma mémoire sensorielle pour vous emmener avec nous dans cet archipel. Cependant deux ans se sont écoulés et j’ai peur de ne pas rendre assez grâce à ces fabuleuses rencontres.

J’écrirai au présent. Pour me faire voyager dans le temps, et pour vous faire voyager dans l’espace.
Alors j’espère que tout mon corps pourra dire à mes doigts :
«  Tenez, j’ai retrouvé votre mémoire.
Ecrivez-la. »

 

Ni- Vans* : diminutif pour ni-vanuatais, les habitants du Vanuatu

 

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