Turtle Bay

Au petit matin, nous partons avec un homme du village, Johnson, jusqu’à Turtle Bay, ce coin de paradis appartient à sa famille et il nous propose d’y passer la nuit.
Nous interrogeons nos compagnons :
« -Vous avez assez d’eau ? »
« -Oui. »
« -Pour deux ? »
« -Oui. »
Nous traversons les forêts, on nous explique les délimitations des jardins qui sont invisibles pour nous. Une jungle et une jungle un peu moins jungle. C’est subtil. Johnson tend son bras vers un peu plus de vert, un peu plus loin :
-« C’est tout droit… » Et il nous quitte.
Une demi heure plus tard, nous tombons sur la baie en espérant ne pas s’être trompé avec Shark Bay -la baie aux requins-. Nous nageons avec Vicky dans l’espoir d’y voir des tortues, la raison pour laquelle elle porte ce nom. Sans succès. On monte le camp. Nous dormons enfin dans un espace qui respire la liberté. La beauté est présente à toutes les heures, à toutes les déclinaisons de vie.

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Ils n’ont pas assez d’eau.
Un litre et demi pour deux pour deux jours, non ce n’est pas « assez ».
Je peine à partager mon eau. Surtout quand son absence est due à la négligence. L’eau est pour moi juste primordiale. Oui, plus que pour les autres. Mon corps en a besoin de plus pour fonctionner correctement. Je suis donc une pingre aquatique.
On partage quand même…
Turtle Bay est le vestige d’un village où certains groupes de touristes allaient. Des huttes sont là, figées. Comme dans toute bonne cité fantôme, nous ne sommes pas sûrs d’être seuls et nous prenons des ombres, des amas de branches pour des silhouettes.
La nuit dépose son voile. Greg et Daniel s’obstine à pêcher. Je suis assise sur le sable avec Vicky.
On mélange tout. Elle ne comprend pas pourquoi j’ai la peau si blanche. Pourquoi je ne bronze pas plus. Elle me dit que quand elle m’a vu, elle a pensé que je ressemblais à :
« – Mais si, tu sais dans Léon, la fille qui est avec lui. Je me suis dit que tu étais very French ».

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Et puis on parle des femmes. On parle de la mode des cuisses vides, des petits pieds en Chine, que fut un temps les femmes n’avaient pas le droit de porter des pantalons, que c’était toujours inscrit dans les lois. Je lui dis que je suis  triste :
-« For all these women. »
Elle me répond que « Les femmes souffrent pour servir les hommes. »
Je suis étonnée de la réponse de la petite Chinoise de Chine.
Les pêcheurs se dessinent au loin, il semble qu’ils reviennent. J’en profite pour glisser sur une conversation plus terre à terre :
« -Allez viens on va préparer le feu ! »
On coupe le bois, prépare le foyer. Elle rit.
« – Beaucoup de monde pense que ce n’est pas un travail de fille. »
Elle casse d’autant plus vigoureusement les branches que cela semble être sa petite révolution à elle.
« C’est honteux. Il est temps que les mentalités changent ! » Elle me parle de sa famille : de grands pas sont à faire au sein dans son propre microcosme.
Nous faisons cuire notre nourriture mise en commun sur un grand feu. Heureusement, je me souvenais d’une parole de ni-van
« – Rien ne peut brûler ici, si ce n’est la feuille de palmier séchée. »
Par pure esprit de contradiction ou pour plus de véracité scientifique, j’essaie de brûler tout ce qui semble sec. Rien y fait. Seule la feuille de palmier séchée s’embrase et nous donne une soirée de rêve.
On découvre l’Allemand qui du jour au lendemain a décidé qu’il ne vivrait pas pour son travail et qu’il parcourrait le globe. Il nous raconte l’Alaska avec tous ces personnages hors normes, hors clous, hors monde.
J’ai comme l’envie de traîner mes sens là bas pour y voler les âmes des damnés et vous les offrir.

C’est sur ces images tellement éloignées des paysages que nous avons sous les yeux  que nos yeux se ferment.

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(Photo web_ Alaska)

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Alors on danse…_ Stromatolithes

J’ennuyais Greg avec mes stromatolithes. Ces petites merveilles insoupçonnées se trouvent à Hamelin swimming pool NP. Ce sont des jeunesses de trois virgule cinq millions d’années. Nous, on vient des singes. Ces cailloux, formations géologiques pour les plus susceptibles, viennent de bactéries qui pendant deux virgule neuf millions d’années ont constitués la seule forme de vie terrestre. Alors respect. Ils se nourrissent de dioxyde de carbone et recrache de l’oxygène. Ils sont la clé de notre évolution en contribuant à la formation de l’atmosphère et donc des singes et si vous me suivez bien… de nous.

Je remercie donc, ici, très officiellement, ces cailloux qui vivent.

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Il n’en reste plus beaucoup. Avant on leur roulait dessus à marrée basse pour emmener des wagons de laines sur l’île en face et il n’y a pas si longtemps on pouvait nager entre eux. Aujourd’hui tout ça est interdit. Seuls les poissons peuvent slalomer entre ces pierres qui respirent.

A deux pas, nous tombons sur une carrière de briques de coquillages propre à Shark Bay. Elles sont composées de minuscules coquillages empilés. Sous l’effet de la pluie ils se sont agglomérés pour former de solides briques blanches dont certaines maisons de Denmark sont construites.

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Nous roulons toujours, nous décidons de faire une vraie pause de deux jours à New Beach. Une aire de repos gratuite en bord de mer. Ce détail est toujours extrêmement important. Il signifie que Greg peut aller pêcher. Sur notre guide il est indiqué de faire attention aux marées… Comme on ne sait pas quand elles sont, nous verrons bien…

Je vous écris pendant que Greg part affirmer son statut d’homme. Celui qui jette les prises de sa chasse sur la table et dis :

« Prépare le dîner femme »

Il revient en courant. Ils a vu des crabes et s’est promis de les ramener. Homme de Neandertal armé de sa tong (pince de cuisine), il part avec masque et tuba explorer les… un mètre de profondeur. Il en attraper un. Je le rejoins. Je me transforme en Wikipédia et recherche le nom du crabe, sa comestibilité, et la taille légale pour le garder. C’est un Blue swimmer Crab, comestible, bonne taille. Je valide. Il en attrape un deuxième, trop petit, qu’il faudra relâcher.

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J’entre à mon tour dans l’eau, pêche un crabe, déjà mort. Je me disais bien qu’il n’était pas vivace… Le bain fait du bien.

Ah, ça y est je vois quelque chose de vivant. C’est …un serpent ! Il est long. Un mètre cinquante. Les serpents, c’est toujours trop long de toute façon. Il est rayé jaune et brun-rouge.

-« Greg sort de l’eau ! »

-« Mais pourquoi ? »

-« Sors de l’eau j’te dis. »

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Je ne veux pas qu’il fasse de mouvements brusques, je lui cache donc la raison. Les serpents en majorité ne sont pas agressifs, il suffit de ne pas les effrayer ou de les chercher. Ce n’est pas mon intention, je ne suis pas experte des serpents de mers. Il est peut-être venimeux ou mortel pourquoi pas. Je suis à vingt mètres de la plage. Je nage doucement. En tentant de me rassurer. Le serpent nageait au fond de l’eau, si je reste à la surface, c’est bon.
Plus que cinq mètres, je tourne la tête à droite. Il est là, à un mètre et remonte élégamment à la surface. Soit il s’est dit la même chose, c’est-à-dire « fuyons ce truc qui flotte d’un mètre soixante quinze » soit je lui plais. Restons calme. J’atteins la plage.

La mer monte et crée une rigole près du van. Si elle reste rigole ça ira.
Elle le restera pendant qu’on savourera le crabe fraîchement pêché.

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Mais on ne stagne pas une nuit de plus ici, on ne peut plus se baigner et les mouches occupent la zone terrestre. Nous filons vers Carnarvon.

Greg veut changer le chemin du retour. Il troque les neuf kilomètre de gravel road pour trente cinq dangereuses car assez ensablés pour un van lourd n’ayant que deux roues motrices… Mais il se débrouille bien et le van est un sacré battant. On a bien quelques frayeurs en montée mais il est facile de redescendre et de retenter le coup autrement. Je prie de manière contradictoire pour que cela ne nous bloque pas sur du plat mais en espérant, sournoisement un peu, que ça soit le cas. Je lui avais dit de ne pas prendre cette route. Mais si on est vraiment ensablé, personne ne passe ici, on risque d’avoir des soucis.

Sans raison : « J’aurais du t’écouter et ne pas prendre cette route ». Ces simples mots redirigent toutes mes prières vers notre salut. Nous quittons ce chemin interminable, heureux de retrouver le bon gros bitume pour arriver à Carnarvon.

Dans une centaine de kilomètres.

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