DEDUCTION FEMININE

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Tribute to Shorty_ Warlukurlangu

shorty barbiche

Shorty est un vieux gronchon qui te regarde en aboyant :

« Porridge, Porridge. »
Alors on lui prépare son petit déjeuner.
C’est comme ça qu’il dit bonjour Shorty.

Il est comme tout le monde ici, il est assis sur le sol en tailleur. S’il est grand ou petit, je ne sais pas. Il est tassé. Toute la masse de son vieux corps fond sur son carré de matelas en une position d’indien.
Il a un chapeau qui cache des cheveux bien peignés.

Il ressemble à un vieux… un vieux à barbe où des morceaux de porridge s’oublient ou se gardent pour plus tard.
Comme tous vieux, ou tous les moins vieux d’ici, il cache derrière son oreille une boulette de tabac à chiquer, déjà chiquée. Généralement si les artistes ne te parlent pas, c’est qu’ils chiquent….Les deux ne sont pas compatibles.

On m’a demandé de travailler avec lui.
-« Toi, tu travailleras avec les hommes. »
D’accord.

shorty peintures

Je n’aime pas particulièrement ce qu’il fait… il est dans sa période ronds dans l’eau et pointillés évidemment. Je dois l’aider lui choisir ses couleurs. Il parait que Shorty, il ne voit plus très bien. Ma courte expérience avec lui m’affirme le contraire. Il sait très bien me dire qu’entre un blanc subtilement bleu et un vrai blanc, s’il veut du blanc c’est le blanc qu’il choisira et m’enverra sur les roses pour le second avec un anglais apprit sur le tard :
« Zat one, Zat one ».
Et quand il décide qu’il a fini, il repousse le canevas vers moi.
« Finish ! Gimi an oze one ! Finish ! »
Le premier matin où j’ai travaillé avec lui, je me suis dit …ça y est je travaille dans une maison de retraite. Le vieux ramollo qui fait des points de couleurs à l’atelier dessin.

Ce n’est pas simple de lui trouver ses couleurs, de lui assortir car Shorty le vieux chnoque n’en fait qu’à sa tête et met les points où ça l’arrange alors parfois les couleurs choisies jurent un peu, il faut faire des pirouettes pour retomber sur ses pattes et rendre le tableau esthétique.
Alors je me dépêche, je me lève et essaie de trouver une couleur qui changera la donne, une couleur qui chantera. Car je sais qu’avec Shorty mon temps se compte en points déposés. Je connais son temps de répartition de points, je sais quand il arrive à la moitié…au tiers…de la forme. Alors il faut que je revienne avant, avec la peinture diluée à sa convenance.

shorty et moi

Je me suis dit s’il fait ce que je lui demande c’est pour me faire plaisir, mais des fois quand il ne le fait pas c’est juste par pure esprit de contradiction…
C’est un vrai vieux quoi.

Shorty a 90ans

 Il ne parle pas ou très peu. Il ne connait pas très bien l’anglais, et moi trop peu le Walpiri. Ses discours s’arrêtent au breakfast et à la fin de ses compositions. Le reste est silence.
Ca me stress un peu de travailler avec lui. J’ai peur de lui faire faire une mauvaise peinture. J’ai peur qu’il n’apprécie pas le moment passé avec les couleurs.

J’avais laissé Shorty à une autre volontaire :
-« Va t’amuser avec le phénomène. »
Il n’est pas facile Shorty. On m’a demandé de retourner avec lui dès le jour suivant. Zut.

Je lui donne quelques mots de Walpiri appris la veille. Il ne répond pas. La matinée s’annonce longue.
On fait un tableau. Je lui présente:
« Tu aimes ? » J’y tiens. Je veux qu’il regarde et qu’il critique. Même les vieux débris ont le droit de s’exprimer.**humour**
Il aime.
Au deuxième tableau, le papy me regarde et se met à me parler. Il m’offre le prénom de son frère, de son père qui faisait tomber la pluie « big rain ! », de sa mère, il me parle de sa terre d’origine avec des yeux mouillants…

Et je repense au massacre de Coniston.

C’est le dernier massacre officiel d’aborigènes… ça s’est passé hier en 1928.
Un blanc est mort.
Une expédition punitive est décidée par l’officier chargé de l’enquête. Elle se fera dans l’un des ranchs du Northern Territory. On estime entre soixante et cent dix le nombre de noirs assassinés ce jour là, hommes, femmes et enfants confondus.
Il y eut un procès où l’officier a été déclaré non coupable. Personne n’a été déclaré coupable en fait.
Puis un deuxième procès… Toujours avec le même résultat. Un gouverneur faisait partie de la commission d’enquête, il écrit dans une lettre à son secrétaire :
«… le problème couvait depuis un certain temps et la sécurité des blancs ne pouvait être assurée que par des mesures draconiennes de la part des autorités … Je suis fermement d’avis que le résultat de la récente action de la police aura un effet positif sur les indigènes.»

Shorty est un rescapé, il a grandit dans ce ranch. Quand les siens furent abattus, il avait cinq ans.

Alors je regarde Shorty qui me sourit dans sa barbe. J’écoute Shorty me parler des siens qui sont morts. Et je me sens comme devant un survivant de la Shoa, car c’est ce devant qui je suis… le survivant d’un génocide. Je me sens étrangère, incongrue, mal placée devant ce papy aux dents pourries.
Je suis à la frontière d’avoir les mêmes larmes que lui. J’ai du mal à comprendre pourquoi il me regarde avec des yeux bienveillants. Je suis blanche neige, héritière involontaire des vilains petits canards européens. J’ai la peau de la meurtrière, de l’envahisseur… J’ai la peau des colons. Alors je me lève, mal à l’aise devant ce papy qui ne me déteste pas et qui partage avec moi ses souvenirs.

 Je le regarde de loin…
Chercher les petits pots de peinture que j’ai laissé éparpillés autour de lui. Il tend sa canne pour les ramener à lui. Il les rassemble en un petit tas ordonné. Et les compte, doucement et en anglais, en les pointant de son doigt. Je me demande s’il a apprit cela pour dénombrer les têtes de bétails.

 Shorty, de sa vie, il n’a fait que travailler pour les blancs. Il est de l’époque où on les parquait dans les cattle station (les stations d’élevage) à faire les boulots que personne ne voulait, sans vrai salaire. De toute façon Shorty ne sait pas lire. Alors lui tendre un billet de 5 en disant que c’est un de cinquante ça passe.

 Heureusement papy est lunatique, il m’a vu et me fait sortir de ma torpeur :
-« Finish, Finish ! »
Il tape le sol de sa canne à défaut d’une autre surface plus amusante, chien ou quidam.

 Je lui apporte un thé avec deux sucres et du lait. Et des biscuits qu’il trempera comme tout les vieux du monde.
Fin de notre matinée.

C’est l’irascible, le vicelard, l’insupportable, le trop humain, l’insaisissable.

Shorty. 

shorty allongé

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