VER-IDIQUE

Image

Share Button

DES CERFS-VOLANTS PRES DES FLINDERS RANGES

Image

Nous entamons « le chant des dernier(e)s »
Dernière fois à Coober Pedy, dernière gravel road… nous savons que notre départ approche. Aujourd’hui, c’est notre dernière randonnée sur la terre Australe.
Les Flinders Ranges.

 Image

Nous choisissons la randonnée qui surplombe Wilpena Pound, un petit oasis vert au pied d’une falaise de roche rouge de 500 mètres de haut. La muraille s’étire en arc de cercle en une succession de pics séparés par des gorges, formant un éperon rocheux. Dans les mythes fondateurs aborigènes, ces vertèbres sont celles de deux serpents arc-en-ciel, « akura ». La légende raconte que pendant une cérémonie d’initiation, ces deux serpents géants auraient dévoré tous les participants. Le festin fut tel que les serpents incapables de repartir, se seraient laissés mourir sur place formant ainsi ce paysage dentelé.

Nous gravissons la montagne mais nous nous arrêtons avant son sommet car le Saint Mary Peak, qui représente la tête du serpent femelle, est un site sacré.

La montée est agréable mais la descente sans intérêt…

Image

Image

 

Nous sommes dans les alentours d’Adelaïde. Il est temps de retrouver -encore- du travail. Nous avons un peu de temps devant nous avant de fouler la terre des Kiwis*.
C’est la saison des cerises, pas encore celle des raisins comme Greg le souhaiterait.
Il semblerait que cette année eut été la pire pour les producteurs de ce fruit depuis… très longtemps voir la pire depuis toujours.
Ca n’embauche pas beaucoup.
Nous nous rendons donc directement à la plus grande ferme de la région.
L’homme nous toise de haut en bas :
– Vous avez quel âge ?
**réponse**
– Vous avez plutôt l’air d’avoir dans les 19ans.

 On se rappelle, quand toi tu auras 55 et que tu en feras 70. Vu la fréquence à laquelle tu souris, je n’ai pas de doute sur ma prévision …

Il répond cependant à notre demande :
– Si j’ai quelque chose, je vous rappelle ce soir.

Nous nous reposons sur une petite aire au milieu des collines d’Adelaïde.
La région est belle, accueillante.
Des arbres, des rivières… de la verdure et de la fraicheur après nos quelques mois dans le désert. Mais les gens ont l’air trop … « normaux ». Trop près des villes, trop occidentaux, trop … trop tout le monde peut-être. Coober Pedy nous manque. Ce petit grain de folie dans le néant même si les arbres font défaut. Anoush et un de ses amis sont de passage à Adelaide. Ils font un sacré détour pour passer une soirée avec nous. Ce sera la dernière fois que nous verrons Anoush avant … nous ne savons pas.
La douloureuse farandole des dernières fois.

 L’homme qui ferait mieux de garder pour lui ses commentaires, nous a rappelé, nous commençons demain.
– On a besoin de prendre quelque chose en particulier ?
– Mettez tout ce que vous pouvez sur vous. Vous allez travailler dans le frigo.
**Nice**
Ce genre de boulot m’inquiète. J’ai une circulation sanguine en berne, très rapidement, mes mains ne répondent plus et attendent le dégel…

Quand nous nous présentons au matin, il y a déjà beaucoup de monde. Des femmes uniquement. Mes cheveux me semblent étonnement étrangers devant tout ces voiles aux multiples couleurs.
Je ne m’y attendais pas, je ne me sens plus en Australie, ou alors juste vraiment exotique. Nous pensons qu’elles viennent toutes d’Indonésie. C’est le pays musulman le plus proche. Le patron sépare les femmes et les hommes. Au final, je ne travaille donc pas dans le frigo avec Greg mais avec tout ces voiles, à la chaine, au tri des cerises.
On vient me voir, on m’explique sommairement. Les moyennes cerises dans la boîte bleu, les très mauvaises dans la boîte rouge. Le job n’est pas très compliqué. La position est désagréable. Debout toute la journée, et la tête penchée sur ces maudites adorées.

Image

Tu es parallèle au tapis roulant. Au début de la chaîne : la machine… des tuyaux, du fer, du bruit. Quand les cerises rebondissent dans la ferraille, on croit entendre une infanterie qui charge. Au milieu, d’autres machines qui trient, faites de chair et d’os. J’en fais partie désormais. Puis, en fin de ligne, une autre qui réceptionne, qui pèse… Elle pose le carton sur une autre ligne, où d’autres le conditionnent, le tamponnent et l’envoient chez Greg, seul au frigo ; d’autres avaient abandonné avant lui. Les dessus des boîtes arrivent du ciel, je m’amusais à penser que des petits gens travaillaient en haut, bâtissaient et envoyaient les boîtes… J’appris plus tard que c’était en effet le cas. Drôle de mécanique, à demi-humaine dans une coque de métal.

Facilement adaptable, on m’envoyait un peu partout, aider à droite et à gauche. J’ai pu découvrir toutes les ficelles. Et la véritable nationalité de mes amies lemmings voilées. Il y avait un jeune homme, un seul, il travaillait en haut du pays d’où les cartons arrivaient… Il n’y avait pas de magie. On m’envoya l’aider, je découvris le doux Jamal. Un jeune afghan. Tout ce joli monde venait donc de là-bas… d’Afghanistan.
Des réfugiés.
Ce pays résonne en moi des lignes des Cerfs-volants de Kaboul*, des passages entiers me reviennent douloureusement. Ces pays en guerre moderne. Cette haine entre peuples… de la barbarie toujours, sur des prétextes d’appartenance.

Dans cette usine, je côtoyais des grand-mères silencieuses, des mères discrètes et des jeunes filles rieuses.
J’étais un peu la curiosité. Ni Afghane, ni Australienne, je venais de loin. Les Afghans aiment la France. On me posait beaucoup de questions. Il n’y a qu’une seule chose qu’ils ne comprenaient pas :
-« Vous vivez vraiment dans votre voiture ? »
Mais ils voulaient faire comme nous. Voyager. Ils iraient en France un jour.

 Image

Fatima a dix sept ans, elle rit et questionne sans arrêt. Il parait que quand je suis avec elle, je ris fort et haut. Je suis son miroir, et j’aime entendre son rire qui s’envole sous son voile bleu ciel. Mais devient sombre, soudainement, quand on évoque l’avant. La guerre.
– I hate war. I can’t stand it. I hate war so much. (Je déteste la guerre. Je ne peux pas la supporter. Je déteste tellement la guerre.)
Elle me répète cela comme pour conjurer, comme pour exprimer sans dire, comme une retenue, comme pour éloigner, comme pour essayer de fermer ses souvenirs.
Les jeunes ne regrettent rien, ils aiment l’Australie. Les plus vieilles, elles, ont la nostalgie de leur terre et peinent à accepter qu’elles ne retourneront probablement jamais là-bas.
– Votre pays vous manque ?
Les yeux ridés me regardent dans un sourire nostalgique.
– Bien sûr.

Fatima veut étudier la politique. Anoush, la douceur arménienne de Coober Pedy m’explique que c’est comme cela, quand on a vécu la guerre, on se penche sur la politique… on espère encore, on veut changer le monde.
Je suppose que l’on cherche à trouver les erreurs, les explications et les remèdes pour que le Mal vécu soit la « der des ders. » Souhait que l’on sait vain.
Anoush me dit que l’on en revient. Mais on ne s’apaise pas.
Anoush était un peu révolutionnaire.

Je laisse à Fatima toute sa fraîcheur. Elle me dit que je lui manque déjà.
Tendre génération de l’hyperbole.
Et à Jamal tous ses rêves de découvrir le monde et son envie de grandir plus vite.

La saison des cerises se termine en un clin d’oeil.
Noël…avec une japonaise amoureuse de la perfection de la calligraphie, trop effrayée pour en faire sa réalité.
Nouvel an… comme un jour de plus.

Et tout le monde disparait.

 

Image

 

Image

A la ferme, il ne reste que nous deux… Nous travaillons désormais dans les vergers de cerisiers nus de leurs atouts. Nous taillons les arbres, nous les dé-ramifions à la main. Ils atteignent parfois les six mètres. Nous grimpons à leurs cimes, quand nous ne parvenons pas à faire autrement. La température nous cuit doucement.

Notre temps dans cette ferme industrielle se termine…
Greg me dit qu’il ne veut plus rechercher de travail en Australie.
Une nuit plus tard.
-« Encore un petit dernier ? »

Nous descendons au Sud d’Adelaïde : McLarren Vale.

 

 

*Kiwi : surnom donné aux néo-zélandais en référence à leur oiseau emblématique

* Les Cerfs-volants de Kaboul Khaled Hosseini

Share Button

APPRENTISSAGE DU POT

Image

Share Button

REDNECK

Image

Share Button

NON JE N’AI PAS RENCONTRé EDWARD

Image

Share Button

Uluru et Kata Tjuta

Image

Je choisis volontairement de l’appeler Uluru. C’est le nom aborigène du gros caillou australien, celui qui a fait les légendes et les cartes postales. Il est aborigène, il est cathédrale, il est esprit, il est vie avant d’être australien, avant d’être symbole -paysage-, avant d’être manne touristique, avant d’être décor de l’Outback.
Il est Uluru avant d’être l’Ayers Rock.
Il est parmi les plus beaux paysages naturels du monde -selon des guides qui n’ont décidément que l’amour du gigantisme-.

Sur le sol australien, nous choisissons aujourd’hui de basculer du côté du respect, du côté des ancêtres. Yuendumu nous a marqué, nous a changé. Nous prenons chaque miette que la culture aborigène accepte de partager avec les blancs, comprenant qu’il ne s’agit là que d’une partie infime d’un iceberg gigantesque.

Uluru est la représentation même de cette dualité.

Si on considère la partie immergée de la caillasse monumentale – sa partie visible donc- nous avons 3.6kms de longueur, 2.5kms de largeur, 9kms de circonférence et 348 mètres au dessus du plateau sablonneux. Il semblerait que nous avons encore deux fois la même chose sous le sable.

C’est un beau caillou, on peut le dire.

« Vu d’avion le rocher apparait
comme une graine oubliée
par un esprit dans une plaine infinie. »
Guide Evasion

A son pied, la muraille est comme une carapace craquelée, grêlée vieille de 600 millions d’années, balafrée et sculptée de failles, de grottes par le soleil, la pluie et le vent.

Image

L’écrasante masse rocheuse appartient depuis des temps immémoriaux aux Anangu, peuple composé de deux tribus : les Pitjantjatjara et les Yankuntjatjra. Mais bien sûr pour une reconnaissance officielle, il y a eu des luttes, de la politique, et beaucoup de controverses. Les australiens refusant de céder l’Ayers Rock aux sauvages. Mais ça, pour le savoir, il faut creuser un peu dans le centre dit « culturel » qui agrémente le gros caillou. On préfère mettre en avant les diners à 150dollars devant le symbole qui rougeoit sur les derniers rayons du soleil plutôt que l’histoire humaine de ce caillou. Pour en avoir un aperçu, rendez-vous dans l’arrière petite salle, et dans un demi-cercle à l’intérieur de cette petite salle, il y a une télé, petite, qui ne parle pas très fort… il ne faudrait pas qu’on l’entende. Elle passe en boucle un film qui retrace le chemin de la pierre sacrée, déchirée entre la volonté de possession nationaliste des blancs et le désir de liberté ancestrale des noirs. Aujourd’hui, le gouvernement est fier de mettre en avant le compromis avec les aborigènes. La terre appartient aux propriétaires ancestraux qui partage la gestion avec le gouvernement.

Il a fallu attendre 1985 (happy birthday frèrot) pour que l’Uluru soit rétrocédé aux aborigènes.

Comprenez bien… C’est compliqué cette histoire encore. Plus de 500 000 personnes par an, se rendent à la caillasse orangée.

Alors bon… c’est aux aborigènes mais il reste un point sensible :
l’ascension de la pierre.

Image

Pour les Anangu, seuls les ancêtres Mala fondateurs du dreaming de la région ont escaladé la roche. La dimension symbolique est telle que dans leur culture, elle ne doit pas être foulée par un pied humain. Et cela aurait dû rester ainsi.

Cependant les bridés (asiatiques) et débridés (occidentaux) s’y donnent à coeur joie. Quand la montée est ouverte au public, les hérétiques se comptent par centaines. Une ligne compacte de coeurs vides se suivent comme des moutons agnostiques jusqu’au sommet de la pierre qui ne représente pour eux qu’un challenge personnel, une envie de fraise, un simple « Ca y est, je l’ai fait. »

Dois-je vous préciser que nous ne sommes pas montés ?

Elle est dangereuse de surcroit. Depuis l’ouverture déjà trente-cinq personnes sont mortes. L’ascension est épuisante et vertigineuse sur cette paroi trop lisse.

Nous nous offrons la marche, intéressante mais peu passionnante, de la base. Dix kilomètres qui tournent autour du caillou. L’endroit était calme car, une chance pour nous, la météo annonçait plus de 36°C. Limite du thermomètre où les opérateurs craignant de voir leurs chers touristes tomber comme des mouches attendent des heures plus clémentes.

Il est intéressant de noter que certaines parties d’Uluru, dues à leurs symboliques et leurs forces mystiques ne doivent pas être photographiées car leur vue dans d’autres lieux que ceux où ils se trouvent est inappropriée.

Un tel respect dans notre civilisation où l’image est consommation me laisse rêveuse.

( Précision : L’image suivante n’a pas été prise dans ces endroits.)

peinture abo blog

Mutitjulu est le seul point d’eau permanent autour de la roche. C’est un bassin d’où se dégage une grande sérénité et une grande force quand on sent le poids du désert étrangler le lieu. D’immenses traces noires verticales nous indiquent qu’ils pouvaient y avoir des cascades semées ici par temps de pluie. Nous n’imaginions pas la pluie ici et renvoyions donc ces traces aux marques d’un temps immémorial. Et pourtant sur cette petite vidéo historique, les images sont là. Uluru se transforme en un oasis paradisiaque d’une beauté à couper le souffle. On comprend la puissance d’un tel lieu dans le désert. Une bulle de vie dans un océan brûlant de sable et de poussière.

Non loin de là, attendent les Kata Tjuta, superbe groupe de rochers arrondis. Trente-six blocs surprenants (non, je ne les ai pas compté, je vous vois venir) orangés et arides ; pourtant verts et vivants sur leurs dessus. Ils sont comme autant de planètes d’un minuscule système solaire. Mais Kata Tjuta veut dire « beaucoup de têtes » alors imaginez plutôt des géants pétrifiés, endormis, et semi-chauves un peu partout autour de vous, attendant Godot pour se réveiller.

Image

Valleys of winds, Walpa gorge … nous regrettons que les randonnées ne soient pas plus longues à travers cette civilisation endormie.

Nous prenons un dernier bain de peintures mystiques en regardant le soleil décliner sur ces visages enfouis, à deux pas de l’iceberg fantasme touristique, mais avant tout témoin de la lutte des serpents arc-en-ciel…Uluru.

Image

Image

Share Button

FACE A FACE

Image

Share Button