Histoire de colonisation 1/2

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Notre journée sera celle de profileurs. Nous recherchons M. Nako père. Louis de son nom de naissance. Père du monsieur Nako de l’île de Santo. Il va nous parler de la résistance contre l’indépendance.
Il est à Port Vila oui mais où. Nous passons quelques coups de fils, on ne l’a jamais directement. On s’invite dans un quartier jusque-là inconnu, des locaux nous guident et enfin nous arrivons sur la propriété de Monsieur Louis Nako. Il vit avec une famille. La sienne je crois. Au sens large, comme souvent chez les Ni-vans.
Il ne parle que peu le français. Il l’eut parlé fut un temps…mais cela remonte à plus de vingt ans. Monsieur Nako commence à prendre de l’âge, porte des crocs et une chemise à fleur bleues. Il a un sourire qui laisse transparaître quelques absences. Il est surpris que des français s’intéressent à son histoire. Il voudrait dire. Tout dire. Tout raconter.
Il s’embrouille. Ne sait plus par où commencer. Il est submergé par une sorte d’émotion. Il plonge dans ses souvenirs et tente de se raccrocher à tout ce qui y flotte. Des mots se répètent, les dates se mélangent. Il veut parler français, mais il faudra qu’il se résigne pour que ses fils nous traduisent et que sa parole se détende, se fluidifie et permette ainsi le dialogue.
Cet homme aurait voulu avoir la parole plus tôt.
« Condominium. »
« C’est les missionnaires anglais qui voulaient que les coutumiers abandonnent leurs traditions. »
« Un des deux gouvernements voulaient dominer les ni van. » Il nous explique un avant ou un après du Condominium.
« Les coutumiers disaient que les Français ressemblent plus au nivan. Plus proches. »
Il cherche à mettre des dates. Parle de l’école publique française. Il se perd.
Il se raccroche à sa vie. Moins complexe peut-être que les bouleversements politiques et avec des douleurs moins profondes que les désillusions et son sentiment d’abandon. Il a fait une école d’agriculture à Efaté et en devient moniteur à Tanna. Rapidement il revient pourtant sur ce qu’il aimerait nous dire …
« On n’est pas préparé à l’indépendance. On n’a pas les formations. L’indépendance a été forcée par les anglais. Il y a eu des morts et des blessés contre l’indépendance. »
« Le Vanuatu part en France pour parler de l’indépendance. »
« Condominium. » Ce mot revient souvent.
« Renvoyer la mission protestante. » « Et défendre la coutume. »
« Une loi faite par les anglais, la loi de Tanna. » « La coutume travaille pour la paix, la justice, l’amour. C’est ça Tanna. »
Il nous raconte le début d’une coutume de Tanna, le lien entre les morts et les vivants. « C’est les morts qui enseignent les choses aux vivants à travers les chants coutumiers et les rêves. »
La pluie s’abat sur les feuilles de palmiers.
Il termine : « Quand vous voyagez à travers le monde, il y a des histoires comme ça ? »

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Monsieur Nako se sent finalement plus à l’aise avec sa coutume qu’avec l’Histoire de son pays. C’est normal après tout. Son pays est une mosaïque. C’est un état où l’homogénéité est encore une chimère. La géographie a donné une multitude de langues à cette contrée. Chaque île à sa langue mais parfois encore chaque village.  Sur l’archipel, « On ne compte que 12 langues parlées par plus de 2000 locuteurs ». On dénombre pourtant jusqu’à 120 idiomes.
Nous allons prendre un instant le relais pour vous parler un peu d’ Histoire d’Hommes.

Le Bichlamar, dont on vous a parlé pendant tout notre récit, a commencé à se créer autour de 1860, c’est une langue inventée, dérivée de l’anglais pour que les mélanésiens circulant sur les mers puissent communiquer. Le mot même Bichlamar vient de « bête de mer », « biches de mer » du nom des holothuries*  que les pécheurs mélanésiens allaient chercher pour le compte des marchands portugais faisant commerce avec la Chine.
Voici un petit texte tiré de la Babola (saint Luc 2, 6-7), qui témoigne que le Bichlamar, malgré ses similitudes avec l’anglais, demeure néanmoins une langue distincte:

Tufala i stap yet long Betlehem, nao i kam kasem stret taem blong Meri i bonem pikinini.
The two of them were in Bethlehem, now it came the exact time for Mary she births child.
Nao hem i bonem fasbon pikinin blong hem we hem i boe.
Now him he born firstborn of her that him he boy.
Hem i kavremapgud long kaliko, nao i putum hem i slip long wan bokis we oltaim ol man oli stap putum gras long hem, blong ol anamol oli kakae.
She she coverup (him) good in cloth, now she put him he lay in one box where always all men they are putting grass in him, for all animals they eat (it).
Tufala i mekem olsem, from we long hotel, i no gat ples blong tufala i stap.
The two of them they made same, because at hotel, it no got place for the two of them to stay.

Les Anglais étaient bien plus présents en terme d’influence. L’école était faite par des pasteurs et les anglophones étaient en proportion de ¾ par rapport aux français.**

Le nom de l’archipel, Vanuatu, ne date que des années 1980.
Que s’est-il passé avant qu’elle adopte ce nouveau nom ?
La découverte de ces îles morcelées se fit par un Portugais puis un Français qui les appela Grandes Cyclades du Sud puis Cook arriva, quatre années plus tard, et les noms qu’il donna aux différentes îles perdurent encore : Tanna, Ambrym… Mais à l’archipel, il donna le nom de Nouvelles Hébrides.
Je me demande encore aujourd’hui pourquoi et comment a-t-il pu rapprocher ce qu’il a vu dans ces terres du pacifique avec la frileuse Ecosse actuelle. Les britanniques furent plus prompts à y installer leurs missionnaires, la France les suivit rapidement. Mais en plus de leur rivalité déjà existante sur le sol européen, les colons apportèrent de nombreuses maladies. — choléra, petite vérole, grippe, pneumonie, fièvre jaune, dysenterie —
L’archipel passa de près d’un million d’habitants au début du XIX à 41 000 habitants en 1935.**
Non, je pense que vous n’avez pas bien compris.
Il ne restait que 4,1% de la population initiale…
Et personne ici ne parle des impacts néfastes de la colonisation.

Cette dissémination de la population est aussi due à ce qui sera résumé sous le nom de « Blackbirding ». Ce n’est rien de moins, que de l’esclavagisme déguisé, en direction de l’Australie, des Fidji et de la Nouvelle-Calédonie. Pourquoi déguisé ? Puisqu’à cette époque les lois antiesclavagiste commençaient à fleurir. Les peuples étaient donc kidnappés ou attirés et on leur faisait signer des contrats aux contreparties dérisoires à bord.

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Ni-vans travaillant dans les plantations de sucre de canne au Queensland_TV still

Des colons anglais et français, respectivement venus d’Australie et de Nouvelle Calédonie, s’installèrent sur la terre de ces habitants à partir de 1954. Les ni-vans n’ont jamais accepté l’arrivée des colons et des révoltes furent matés dans le sang.
Un spéculateur français connu une grande prospérité sur les terres du Vanuatu et en 1894, sa compagnie possédait 55% des terres cultivables. Les tensions ne s’arrêtaient pas là et les missionnaires presbytériens étaient accusés de faire croire à leurs nouveaux convertis que les missionnaires français étaient les « représentants du diable. »
La population déjà si peu homogène, se divisa dans l’un et l’autre des camps…choisissant bien souvent selon le système éducatif présent.
Un système d’éducation pour une religion :
Une langue + une religion = le pays de son camps
Français + catholique = la France
Anglais + protestant = l’Angleterre

Mettre un coup de pied dans des centaines de fourmilières.
Désarticuler les systèmes ancestraux, démanteler les systèmes sociaux, s’approprier les moyens de subsistances.
Régner et mater.

Comment ouvrir des plaies et  faire croire par la suite que nous seuls en sommes le pansement.
Religion, Education, Langue.
Le cœur, la tête, la communication.
La propagande a bien des visages.

 

des holothuries* concombre de mer : animaux marins qui peuvent être consommés
**Source : http://www.axl.cefan.ulaval.ca/pacifique/vanuatu.htm

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