Sesivi

Un village se dessine derrière des arbres.
Sesivi…
Une école aux murs jaunes, quelques maisons, la végétation domptée.
Brakmir ne doit plus être loin. Nous quittons le chemin côtier, rassurant pour ceux qui n’ont pas de carte, pour nous enfoncer dans la jungle et soudain un terrain de foot apparaît…comprenez un grand espace d’herbe et des poteaux en bambou. Personne.
Le chemin se rétrécit et devient sentier.
Au loin des maisons.
Je déteste débarquer chez les gens à l’improviste. Nous observons avant d’arriver en fils prodigue. Nous prenons soin de nous saisir de la notre missive rassurante. Mais toujours cachetée dans son enveloppe. Pour aucune des lettres qui nous ouvriront des portes, nous ne saurons ce qui y est écrit. Nous laissons les familles parler ensemble, dans la pudeur des années écoulées et des kilomètres qui les séparent.
Nous nous avançons.

Le village est élégant et propre. Un lieu couvert, quasiment centrale, nous semble-t-il, est décoré avec une finesse qui me laissera songeuse un instant. Des filaments végétaux ont été détachés des feuilles de cocotiers pour y nouer les fleurs sublimes et délicates de ce pays. Des bougainvilliers, des orchidées -le Vanuatu en compte 160 espèces-, des hibiscus…

Mon regard fleur bleu est coupé net à la vue d’un charmant petit garçon qui ne doit pas avoir plus de  sept ans, assis par terre, torse nu. Il est concentré, il s’applique à décortiquer, son grand couteau à la main … une tête de vache. Il y découpe comme il peut, des petits bouts de viande.
Un œil peut-être ?
La tête de l’animal parait immense à côté du gosse.

Des hommes viennent nous voir. On demande le nom inscrit sur l’enveloppe. Un autre homme arrive. Prend la lettre, s’éloigne.
Revient.
« – Bonjour amis de Géraldine, vous êtes les bienvenus. Nous sommes en train de préparer le mariage d’une fille du village. Il a lieu demain.»
« -Excusez nous, nous ne voulions pas vous déranger pendant la fête ! »
« – Non, venez, vous y assisterez. »
C’est ainsi que nous sommes accueillis dans le village.

Première étape rituel d’un accueil ni-van : ils nous servent à manger dans la grande case du village. Celle-ci doit faire une trentaine de mètre carré. La case est vide.
-« C’est ici que nous accueillons les étrangers. »
Au centre de la pièce, sur le sol en béton sont installés deux morceaux de tissus où la table a été « dressée » pour nous. On nous apporte de quoi manger et ils disparaissent.
Nous sommes gênés.
« -Vous ne mangez pas avec nous ? »
Apparemment non.
Nous faisons un petit tour du village, puis il est demandé aux enfants de nous emmener dans les sources d’eaux chaudes de Sesivi. Nous laissons notre gros sac et nous descendons vers la mer. Je ne suis pas surprise de la présence de ces sources sur cette île au vue de la proximité d’un volcan encore actif. Au bord de la mer entre les roches volcaniques, une eau douce chauffée par la terre se jette dans le grand bleu. Ça tombe bien car l’eau qui a fait glisser notre bateau jusqu’à Ambrym est vraiment froide.
Première douche depuis trois jours.

gregeau

 

Je retourne dans un bosquet à l’abri des regards des gosses pour me rhabiller, ne sachant pas très bien où délimiter les propriétés, les lieux interdits. Car il y en a sur cette île mais il n’y a pas de barrières. Les gens savent, c’est tout. Nous retournons au village, où nous ne savons pas très bien si nous sommes les bienvenus ou si c’est la tradition qui veut ça.
Sur le retour nous croisons, en plein air, une fabrique de toilettes en béton.

Les enfants nous suivent partout. On rejoint un groupe de femmes qui fait la cuisine. On leur parle. Greg les fait rire. Je ne me sens pas très à l’aise. Une femme, la matriarche de toute évidence, donne un ordre à une autre, plus jeune.
Quelques minutes après, cette dernière revient avec un micro banc et l’offre à Greg. Elle se tourne vers moi dans un tranchant :
« -Parce qu’ici les hommes, on les respecte. »
Et bien voilà pourquoi je n’étais pas à l’aise. Choc des culture, de l’avancé des droits et particulièrement celui des femmes.
« – Je peux vous aider ? » remplace la réponse plus féministe qui me vient en tête.
Elle sourit.
« -Essaie. »
Le manioc se présente en une grosse racine brunâtre dont il faut retirer une sorte d’écorce. Des femmes la retirent, d’autres lavent la chair ainsi mise à nue, d’autres la sectionnent en tronçons, et je suis en première ligne désormais pour râper tout ça sous le regard accusateur, provocateur, mais ouvert, de Madame.
Le taylorisme du féculent.
Je réduis en bouillasse des kilos de maniocs. Je terminerai quand il n’y en aura plus. Oui, c’est assez dur. Elles finissent par s’inquiéter pour mes doigts qui se rapprochent de la râpe.
« -Non, je continue. »
Madame s’apaise. Le rite initiatique féminin passe par l’énergie que l’on peut mettre en cuisine.

manioc
Greg demande à m’aider, ce qui fait beaucoup rire les femmes.
« – On fait ce bout là et on termine. »
« -Non, jusqu’au bout Greg. »
Les femmes préparent le manioc pour le mariage. Il en faut beaucoup.
Chaque étape est faite avec la fierté et l’honneur d’un savoir-faire ancestral. Le geste est précis et il est appris dès le plus jeune âge. Une gosse est assise sur un banc spécialement taillé à l’extrémité pour que sa forme arrondie épouse parfaitement l’intérieur de la noix de coco pour en râper également la chair dont en sera extrait le lait…

cocotte
Les femmes nous proposent de manger avec elles. Elles nous tendent des couverts. Je vois que tout le monde se sert de ses mains.
« -Si ça ne vous dérange pas, nous mangerons avec nos doigts aussi. »
D’autres femmes insistent. La matriarche coupe :
« -Non, ils ont raison, ils sont comme nous .»
Nous mangeons donc avec nos doigts assis sur une bûche.
Si la matriarche ne conçoit pas l’égalité homme-femme, elle conçoit aisément que le Blanc n’est pas supérieur à son peuple. Elle m’impressionne. Les femmes fières m’impressionnent de manière générale. Je retrouve en elle la femme aborigène du groupe de Ladies que nous accompagnions au festival de Mbantua en plein cœur rouge de l’Australie [lien vers l’article].Cette femme dont le profil me faisait penser à Truganini dernière reine aborigène de Tasmanie.
La fierté n’a rien à voir avec la prétention, il y a juste une noblesse dans leur façon d’exister.
Elle me demande d’où je viens.
« – De France. »
« – J’avais compris mais de quelle région ? »
« – Je ne pense pas que vous connaissiez… De Bourgogne. »

femme

Cette femme, qui n’a jamais quitté son île, où l’eau courante n’existe pas, où l’électricité provient d’un générateur peut-être chargé à l’huile de coco, où l’unique livre qui circule est la Bible; cette femme qui a râpé le manioc depuis son plus jeune âge, qui continue, et continuera… et qui ne comprend pas quelle utilité aurait un robot ménager dans leur monde; cette femme qui cuisine sur des feux de bois …
Cette femme-là commence à chanter dans un français impeccable…
« Au pied d’une vigne,
Je naquis un jour.
D’une mère digne,
De tous mes amours.
Depuis ma naissance,
Elle m’a nourri,
En reconnaissance,
Moi je la chéris.
Joyeux enfants de la Bourgogne,
Je n’ai jamais eu de guignon.
Quand je vois rougir ma trogne,
Je suis fier d’être bourguignon.
Et je suis fier, et je suis fier, et je suis fier d’être bourguignon…. »

Cette femme qui vit à environ 16 300km de la Bourgogne, me chante l’hymne de ma région. Hymne qui me serait inconnu si je n’avais jamais fait les vendanges à 20 ans. Hymne que peu de Bourguignons connaissent aujourd’hui.
Un sourire apparaît enfin sur son visage.
« C’est ce qu’on apprenait dans les écoles. Je connais toutes les régions. Je peux vous chanter l’Alsace aussi. La France n’aurait pas dû partir. Les instituteurs sont partis. »
Et son sourire s’éteint.
« – Il y a toujours des écoles mais le français est enseigné par des locaux. Ce n’est pas le même niveau. »

Nous avons fini de cuisiner pour aujourd’hui.

Nous plantons notre tente sous le regard, toujours curieux des enfants. Chaque déploiement de tente est une parade colorée,  magique…presque toutes nos affaires en fait.

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Voici l’hymne chantée par un vigneron bien de chez nous ….

 

 

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One thought on “Sesivi

  1. Courageuse Sarah….n’as-tu pas eu peur que Greg adopte la façon de vivre des hommes de Sesivi ?…..l’homme assis sur le tabouret , qu’il faut respecter….pendant que toi, pauvre femme….tu vas piler le manioc ou à défaut, cuisiner un bon plat arrosé de Bourgogne…..

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