Au rythme des bateaux

Nous tanguons tranquillement sur les flots.
On cherche rapidement des positions pour fermer les yeux malgré le fait qu’il soit encore tôt. On s’imbrique comme on sait le faire pour s’installer au mieux sans prendre de place. On réussit à se servir mutuellement de coussin et de matelas. Quelques heures plus tard les courbatures arrivent et je me laisse glisser au sol, sur ce couloir de ponton rouillé, recroquevillée sous mon duvet pour tenir le moins de place possible et être au chaud. Il commence à pleuvoir. Encore. Je pose ma protection de sac sur moi. Et pliée, je tiens protégée sous ma bâche improvisée.
La nuit disparaît, seule la bruine reste.
Les gens sont charmants. Curieux. Patients.
Oui patient, il faut l’être.
J’en profite pour vous écrire.
Même si avouons-le… les clapotis du bateau endorment nos cerveaux.
A midi, un marin a cuisiné une gamelle de riz. Une grosse marmite, il sert tous les passagers. Étonnés, nous finissons par accepter et mangeons ce plat chaud bienvenu.
Puis on se fait tous passer les assiettes du fond de la cale jusqu’au ponton supérieur comme une grande famille de flibustiers.
Nous nous approchons d’une terre…

attente

arrivee
Notre bateau est à fond plat, il permet de s’échouer sur une berge, une plage. Des embarcations nécessitant un mouillage plus profond ne pourraient pas venir ici. C’est pourquoi les îles sont encore relativement protégées des touristes et ceux-ci se concentrent à Port Villa. Ou une fois par semaine, un croisiériste vient déposer les promeneurs d’une journée. Il parait que les prix augmentent ce jour là. Nous avons pris un planning des ferries pour éviter la foule dans la capitale. Capitale qui finalement n’est qu’une grosse rue principale commerçante, entourée d’habitations.
Il y a de petits groupes qui attendent notre venue.
Il (Qui est ce « Il ») s’approche et se dépose sur la plage.
L’arrière s’ouvre.
Et le ballet commence.
On décharge tout d’abord. Il n’y a bien que les pressés des transports en commun qui n’ont pas compris cette logique évidente.
Du ciment surtout. Et du riz beaucoup.
Des sacs, des boites, des cartons. Parfois plus modestement du courrier.
Et la place vide fait place pleine, comme le flux et reflux des vagues.
On y embarque des productions agricoles : des sacs de rhizomes de kava, du manioc.
La destination est notée sur les sacs. Mais les marchandises placées à l’air libre ne semblent pas du tout triées pour planifier l’arrivée dans les ports. Peut-être, n’est ce qu’une illusion.
Cette danse nous est rejouée une vingtaine de fois.
A chaque forêt qui s’écarte, à chaque caillasse qui s’abaisse pour laisser la place pour un port de sable.
Les ni-vans des îles « secondaires » sont dépendants de ces arrivages aux horaires approximatifs. Ils sont soumis aux caprices de la météo, soumis aux saisons qui interdisent la mer.

portage

kavabranche

Un homme s’approche, nous dresse un petit tableau géographique de notre traversée. Une question lui brûle les lèvres :
« -Vous êtes mariés ? »
Note pour mes prochains voyages : me faire une fausse alliance. En bois, en ferraille… mais une fausse. Ce n’est pas tromper les gens que de ne pas les brusquer sur leurs valeurs.
On lui explique les différences entre la France et ici.
« – Non, cela ne dérange pas nos parents. »
Et je pense en moi-même « mais que l’on voyage sur un cargo rouillé peut-être plus… »
Nous réussissons à changer de conversation.
« -Cette île là-bas ? C’est celle de Pentecôte. Savez-vous ce que cela signifie ? »
Nous sommes accoudés tous les trois, entre la mer bleue, le ciel bas, gris et les îlots verts qui s’invitent dans le paysage. Une vue en tricolore pour des heures encore.
Je comprends sa tentative de retour sur un terrain religieux.
-« Oui, la Pentecôte c’est quand l’esprit saint en forme de langues de feu est apparu sur les têtes des apôtres, leur permettant de parler toutes les langues de Babel, pour rependre la Bonne Nouvelle. »
Il est surpris.
Il sourit et prend Greg à témoin.
« – Elle en sait des choses ta dame. »
Je lui ressors mon pedigree d’éducation religieuse. Il se concentre sur Greg.
« – Et vous ? »
C’est à mon tour de sourire. Rapidement, je m’éclipse laissant lâchement le Picard aux prédications du pasteur maritime.
Dieu ! Ils sont partout ! Une attaque de zombies ne serait pas plus véhémente.
Je croise une dernière fois le regard de sa proie, et grimpe les étroits escaliers qui mènent au pont supérieur. La religion sur son estomac fragile fera sûrement des miracles.
« – Alléluia ! » pourrait-il, peut-être, conclure, la tête par-dessus bord.
A Pentecôte, perdure toujours une coutume que les néo-zélandais connaissent bien. Il s’agit du Naghol, le saut du Gaul, ancêtre du saut à l’élastique. Un homme s’attache les pieds avec une liane et s’élance du haut d’un ponton brinquebalant. Cette tour de lianes et de bois peut atteindre 35m. Ce geste est censé apporté la fertilité au sol quand la tête ou les épaules du mâle touchent la terre. Cette coutume vient d’une course-poursuite. La femme d’un certain Tamalie, refusant de consommer le mariage fut poursuivie par son mari. Celle-ci se jeta dans le vide. Il en fit de même sauf que sa femme, elle, s’était attachée les pieds au préalable avec des lianes. Son mari mourut, elle se releva.
Si cela doit être très impressionnant, nous ne souhaitons pas le voir. Attirées par le sensationnel, de nombreuses personnes veulent être témoins de cette folie qu’est le saut du Gaul. Celui-ci, hautement rituel il y a quelques années, se démocratise pour n’être qu’une attraction à touriste bien dangereuse. Il parait qu’il n’y a eu qu’un seul accident mortel. Mais avant la mort, de nombreuses blessures peuvent être handicapantes.
Nous ne souhaitons pas participer à cette course à la douleur monnayée.

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One thought on “Au rythme des bateaux

  1. Alors le Picard…. »même pas peur »….on ne se porte pas volontaire pour le saut de Gaul?

    C’est peut-être par pudeur…ou tu n’as pas trouvé l’équipement à ta taille dans le Décathlon du coin?

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