Son Eglise

gospel

Après cette entrée en matière, on nous indique qu’il est l’heure de partir à la messe dans le village voisin mais personne ne semble en prendre le chemin.
Alors on attend. C’est la marque de fabrique du jour.
Chacun prend le temps de se doucher. Nous sommes les seuls à ne pas être lavés.
Les Blancs sont sales.
Le pasteur Philippe sort en habit du dimanche : costume et tongs.
On a fait de notre mieux de notre côté et dans un souci hypothétique de respect, je pose un foulard sur mes épaules malgré la chaleur.
ré la chaleur.

attente
Nous traversons le bush, les « élevages » : des vaches attachées à des chaînes. Il parait que le bœuf du Vanuatu est le meilleur du monde. Peut-être parce qu’il vit en plein air dans une végétation dense et variée, qu’il ne prend pas de clafoutis d’antibiotiques et que sa viande n’a pas été croisée pour qu’il soit plus productif. Je ne sais pas.
La messe est en bichlamar. Nous entrons dans l’église, on s’assoit dans un coin, on aimerait être discrets. Ignorants que la place stratégique est à proximité de la fenêtre.
Quand on ne sait pas, quand on ne connaît pas, on observe et le mieux est de devenir caméléon.
Je regarde autour de moi.
-« Greg, les hommes et les femmes sont séparés. »
Les femmes sont en robes traditionnelles pleines de couleurs. Mais quand le jupon se soulève malencontreusement, je peux apercevoir un long short de bain : le quotidien recouvert par le dimanche, le commun recouvert par le sacré.
Au-dessus du chœur de l’église au mur vert on lit des inscriptions en bichlamar. Greg se lève et rejoint les bancs sur la droite.
La messe commence. Tous les nouveaux se présentent, les pasteurs -oui, il y en a plusieurs- , leurs femmes, les joueurs de musique; comme on découvre les artistes à la fin d’une représentation, mais là c’est en amont comme dans les vieux films.
Au fond à droite, un tableau noir comme à l’ancienne école, on y lit Happy Mother’s Day et au-dessus : Merci Dieu d’enlever les péchés du monde.
Le pasteur qui officie se nomme Luke Hemmings.
On me sort de mon observation, la dame derrière moi me tapote sur l’épaule :
-« Tu dois parler. »
Paramnésie ? J’ai déjà vécu, et aujourd’hui même, cette situation. C’est plus qu’une impression.
Nous sommes une centaine dans cette église, je suis au fond, perdue dans la masse et je ne comprends pas ce qu’elle attend. Personne ne s’est levé dans l’assemblée.
Un homme a dû aussi lui tapoter sur l’épaule, Greg ne se fait pas prier, en grand seigneur de cérémonie, il remercie toutes les mamans du monde, remercie aussi les gens d’ici pour leur accueil « on est très heureux ». Quelques petites blagues en cadeau et la salle est conquise. Émotion et rire. On a le combo complet.
Il se rassoit.
Digne.
Okay.
C’est mon tour, j’essaie de rassembler des phrases dans ma tête. Oui, je vais parler de ma famille, de ma sœur et de ses gosses, du petit Florestan que je n’ai encore jamais vu…
Et en fait je ne peux pas.
Ma voix vibre.
Je ne peux prononcer un mot.
Je bafouille:
-« Too much love here. » Je le pense terriblement et sincèrement. Ils nous ont ouvert leurs portes, leurs cœurs, leurs vies avec une simplicité et un désintéressement total. « Dieu reconnaîtra les siens ». Alors oui, pourquoi juger ? Qui sommes nous pour condamner ? Chaque être vivant est un cadeau du ciel, alors on prend l’être humain comme il vient et on l’associe à la famille comme un frère. Oui, ce sont ces principes d’Église qui nourrissent le cœur des ni-vans. Ils véhiculent ce que la religion a de bon en elle : fraternité, compassion, pardon. Je ne suis pas chrétienne mais je sais déceler cette explosion de vie qui peut rendre serein un Homme et qui irradie au delà de lui.
Et pour cette notion de bonheur qui nous a interpellés au sujet du Vanuatu, toutes les personnes que j’ai interrogées avec cette simple question :
« -D’où vient il ? »
Sans se connaître, les sondés ont donné cette réponse unanime :
-« Dieu. » Sans autre fioriture ou décorum coulant de pathos.
Mais après tout pourquoi en dire plus ? On raconte qu’il est déjà l’Alpha et l’Oméga.
Mais ce jour là, dans cette chaleur qui m’assaille, je tente juste de me ranger dans une boite avec mes larmes et mon nez qui coule. P* de robe pourquoi il n’y a pas de poche. Rien à faire, je me mouche dans mon foulard de pudibonderie. J’attends que cela passe. La température ambiante n’arrange pas mon état.
Les enfants se rassemblent et vient le chant qu’on les entendait répéter dans la fraîcheur de l’aube. Je me concentre sur leurs voix.
Tout s’apaise.

Il y a un professeur des écoles qui intervient à la chaire. Les gens rient.
Je n’ai jamais entendu les gens rire à l’église.
Puis vient à nouveau un pasteur. Barbu comme pour une mosquée.
Il a des notes sur trois feuillets roses.
Il parle, parle… parle… expose devrais-je dire.
Premier point
Deuxième point
Troisième point.
Nous sommes à une conférence.
Il termine
Un autre arrive.
Mais combien sont-ils ? Je ne sais pas.
Il y a eux et leurs femmes.
Tout le monde parle, chante par petits groupes parfois dans un gospel à deux voix séduisant. Ma voisine me tend sa Bible. Je retrouve la fameuse Babola* à laquelle je ne comprends toujours rien.
Je chante les louanges à Dieu.
2h30.
La messe a duré deux heures trente.
Ma voisine me demande de sortir. Non, je ne sortirai pas avant que d’autres soient sortis.
Mais elle insiste.
Encore.
Les autres femmes m’incitent également.
Du bout de mon banc, tout le monde se décale pour que je puisse passer. Je m’exécute.
Je vois qu’on le demande également à Greg.
Devant la porte du bâtiment, une ligne s’est formée avec tous les pasteurs et leurs femmes.
Nous devons leur serrer la main à chacun.
*Un peu perdue.*
Il n’y a pas autant d’interactions dans nos églises.
Je dis « merci beaucoup » mais je comprends par la suite qu’il s’agit d’une bénédiction.
Chacun sert la main « god bless you », « god bless » pour les plus efficaces.
-« Joignez-vous à nous. »
Faisant partie de cette chaîne humaine nous saluons dès lors les fidèles qui sortent enfin. Combien sont-ils ? Plus de cent, c’est une certitude. L’église était grande.
Tous nous regardent dans les yeux.
On peut sentir dans certains regards, une joie profonde ou plus rarement une méfiance. Nous sommes encore les seuls blancs.
La main qui vient serrer et l’autre qui se superpose pour une amitié qui se lie.
Les plus adolescents ont un regard tout autre et profitent de la poignée de mains pour y laisser des sous-entendus, l’œil goguenard.
« God bless »quand même. « Dieu reconnaîtra le siens » comme le dit la Babola.
Même si nous ne nous connaissons pas, notre bénédiction ou à minima nos vœux de protection sont sincères.
Tout le monde se disperse. On se retrouve de nouveau et enfin avec Grégory.
On commence à se dire qu’il est temps que l’on rentre chez nous. Trop de fatigue émotionnelle. Il est temps qu’on se repose dans du connu. Chez les gens qu’on aime, qui nous aiment, dans un environnement familier… deux ans, il est temps de vous retrouver.
Nous traînons un peu dans le village. On regarde les écoles, on s’étonne de lire sur la liste scolaire à côté des crayons et des cahiers « bush knife » que l’on traduit par « machette ».
« – C’est une école primaire, non ? »
Réponse à l’affirmative. Ils interrogent :
« -Pourquoi ? »
« -Pour rien …. »

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Les garçons jouent au foot. Greg s’avance vers notre pasteur de village pour savoir si nous pouvons retourner au nôtre.
Pas tout de suite.

footmesse
Nous assistons à la réunion du patelin qui informe les habitants, des nouvelles mais aussi qui invite à la réflexion sur l’éducation des enfants.
Problématique du jour : le gouvernement veut récupérer les écoles et retirer la religion.
Laïcité te voilà donc ? Alors on explique comment garder Dieu dans tout ça :
-« Un exemple concret en géométrie, sur le triangle il faut expliquer qu’il s’agit de la Trinité »
…allez vas-y que je t’embrouille…
Encore une heure qui dégringole sous la chaleur et le bichlamar.
On veut rentrer.
On veut se poser.
Tranquillement.
On rentre.
Et soudainement c’est la course de nouveau.
« -La bateau part dans peu de temps, faites vos affaires, on y va. »
Ils nous font manger et …
Au revoir l’île de Malo. Nous savions que nous partions aujourd’hui mais quand, nous l’ignorions.
Décidément nous ne comprenons vraiment pas quand nous devons nous dépêcher ou nous laisser aller. À peine le temps de dire au revoir à tout le monde que nous fendons déjà les flots sur le petit bateau à moteur de Malika.

poli
La douce Poly nous accompagne.
La pluie discrète et réservée dilue nos souvenirs.
Poly se tait.
Par tristesse, par absence de mot, ou juste parce qu’elle ne veut pas parler.
Je ne sais pas.

Je lui écrirai, je lui enverrai de la peinture à mon retour mais cela je ne lui dis pas…car l’attente coûte souvent la joie.
Nous accostons sur la plage.
Le ciel est bas.
Tout est calme.

 

Babola* Bible en Bichlamar

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