Malédiction ou souhait_ Coober Pedy

Dans les entrailles de la terre, il y va s’en dire que la totalité des visiteurs transitant par le « dugout » m’appelaient invariablement « Man » en me tapant dans la main ou sur l’épaule. Mais j’aimais déceler qu’ils me considéraient toujours comme une gazelle sinon je pense que je n’aurais pas reçu autant d’offrandes…
opales,
vin,
chocolat.
**sourire en coin**
God bless them.

Nos journées de boulot pouvaient être longues ou très courtes, soumises aux festivités impromptues. L’Homme qui avait autorité suprême sur nos heures est un charismatique bosniaque dont les paluches de grizzly ont soixante-dix printemps. C’est un observateur qui se joue d’une façade d’arrogance et de désintérêt pour ta petite personne. Il te cherche, te met à l’épreuve, te teste.
Ancien prêtre.
Ancien boxeur.
Chaque parole a son sens et t’envoie sur le ring.
Bienvenue sous son chapiteau.
Faibles s’abstenir, charlatans passez votre chemin. Laurey voit au-delà de vous et vous dépèce à l’œil nu.
Quand vous gagnez son respect, principalement par la valeur qu’est le travail, vous êtes accepté dans son antre et découvrez son cœur immense. Tendre comme son choux jaunasse et trop salé (recette bosniaque). Anoush l’a adopté comme son père, en écho au sien qu’il a perdu trop tôt. Le visage de Laurey est ridé aujourd’hui. Il se cache derrière une apparente bougonnerie éternelle qu’il agrémente d’onomatopées : « pfeu pfeu pfeu pfeu ». Certains ne comprennent pas ses masques.
Souvent, il sourit comme un clin d’oeil, vite et furtivement. Il aime la force, la puissance, de toutes les beautés humaines. Il a la culture et la curiosité avec lui.
Je ne parle pas trop avec lui. C’est trop dangereux ces personnages-là. Ca apprend ce que vous ignorez, ça vous lit comme une page de la Bible… entre les lignes.
Mais ça vous aime comme vous êtes.

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 Un jour que nous étions vêtus pour aller au turbin, Anoush nous conduisit dans une autre maison. C’était anniversaire là-bas.
Le jeune Mickaël, son pantalon-à-pinces blanc et son chandail bleu-ciel fêtaient leurs soixante-dix-sept ans. Ils auraient pu les vivre seul. Une journée de plus, une journée comme les autres.
Mais Laurey n’aime pas les gens tristes. Alors ce serbe souffla ses bougies en compagnie d’une bande éclectique de lurons inconnus : l’arménien joaillier-poète, l’aborigène homme-orchestre-Jean-Val-Jean, le picard comique-troubadour, le bosniaque prêtre-boxeur et moi-même….Sans oublier bon nombre de bières et un excellent Brandy.
L’homme se déracinait la mâchoire à force de sourire, de rire. Anoush me murmure : »Ça vaut bien tous les boulots du monde, non ? »… Oui, évidemment oui. Voir cet homme, hier inconnu, se lever pour vider son frigo de ce qu’il contenait pour cette fête imprévue.
-« Je ne sais pas comment on reçoit, je ne sais pas. »
Il savait. Prociutto, tomates, pain. Le buffet des rois. L’après-midi s’éternise. Sunny se met à jouer, à chanter. Sa discrétion met en sourdine sa musique jusqu’à temps qu’il ait assez bu.
Mickaël a combattu le dragon des âges. Il est fatigué maintenant.
Notre troupe de saltimbanques termine chez Laurey, heureuse d’une journée à visage humain.

En quatre semaines d’acharnement chez Anoush, nous avons fini de creuser, fini de pleurer sur ces gravats qui n’en finissent plus, fini de refaire une santé à notre foie, notre départ se profile bientôt. Trop tôt.

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Nous organisons un barbecue avec tous les personnages de notre histoire ici. Sunny veut pas que nous partions sans découvrir une vraie mine d’opale. Il nous prend sous son aile, nous guide sur cette échelle brinquebalante qui plonge à trente pieds (10 mètres) au travers d’un trou d’un mètre de diamètre. La descente se finit dans le noir. La faible lumière d’une lampe de poche nous offre à voir un monde de galeries comme autant d’espoirs d’être plus riche que riche.

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Le plafond ne doit pas être bien plus haut que le diamètre du forage, un mètre là encore. C’est excitant de penser à toutes ces galeries cachées sous le sol de Coober Pedy. Il y a encore tant de mystères ici… Nous regardons œuvrer la tunnelling machine, qui comme son nom l’indique creuse des tunnels. Je scrute au côté de Scotty la paroi qui se fait dévorer en laissant se dévoiler à chaque passage, soit du potch, soit quelques timides couleurs, soit… de la roche. On creuse la roche latérale dont la machine n’a pas pu s’occuper. Rien. Pas de chance pour eux aujourd’hui.

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Nous sortons des jupons de Coober Pedy.

Nous passons l’après-midi à préparer le barbecue. A la française s’il-vous-plait, il y a des légumes… il est un peu multiculturel aussi à l’image de notre vie ici. Tsaziki grec, houmous égyptien, viande assaisonnée à l’arménienne, choux bosniaque…

J’avais oublié de vous parler des Grecs. De Nico, le mini boss de Jirho à la bijouterie d’Umoona,  trente-trois opales à son compteur d’années. Juste entr’aperçu je ne peux que vous dire qu’il est élégant et ambitieux. Il y a Peter aussi…un phénomène des sables. Il est fort possible que ce garçon patibulaire (mais presque) qui sent l’after-shave à dix kilomètres quand il vient nous voir, ait été enlevé par des extra-terrestres puis recrache ensuite sur la terre de Coober Pedy. Il croit à la vie des Aliens et aux fantômes. Il a le rire amusé et blagueur et aime mes chaussettes de randonnée. Il nous a pris sous sa carrosserie de 4×4 pour nous emmener à sa mine à ciel ouvert, nous a fait découvrir ces endroits où la légende dit qu’on y a trouvé des millions, nous a conduit sur les carrières des pierres tigres…

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Il me scrute et enfin, tente un :
– Es-tu breatharien ?  de – to breath : respirer –
– Comment ?
– Es-tu adeptes de cette doctrine où les gens ne se nourrissent pas et transforment l’eau et l’air en énergie ?
**regard qui cherche l’erreur**
– Pourquoi le penses-tu ?
– Je trouve que tu bois beaucoup d’eau.
– Et toi es-tu Beerarian?
– Comment ça ?
– Je trouve que tu bois trop de bières.
Une sacrée rencontre ce Peter…

 Tous les gens qui sont réunis ici nous ont tellement donné.

Les heures disparaissent comme un claquement de doigts. On trinque, on trinque beaucoup, à nos pays, à nos rencontres, au bonheur, à la santé, à l’anniversaire de mon frère, au dugout (ben oui quand même)… il y a tellement à célébrer dans cette vie.

-« Vous allez revenir à Coober Pedy. »
-« C’est une malédiction ou un souhait ?  »
**sourire**
– « Un souhait. »

Nous quittons cette ville avec le sentiment de quitter l’Australie.

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Corps d’un générateur pour alimenter les machines de Peter.

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Waiting for…

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Un de ces soirs où le désert s’énerve…

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0 thoughts on “Malédiction ou souhait_ Coober Pedy

  1. « Un de ces soirs où le désert s’énerve… »
    Belle formule mais pour moi, cette sorte d’éclair correspond plus probablement à une petite soufflée de lucioles de l’ami Boon, Bur Buk Boon…
    P.S. : à propos, savez-vous pourquoi tout le monde l’appelait « James », ce Boon ?
    Eh bien, ça vient de sa fiancée qui répétait sans arrêt à qui voulait l’entendre : « J’aime ce Boon ! » ; pas étonnant qu’à force, tout le monde s’est mis à l’appeler : James Boon !

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