Travail au centre de la terre_ Coober Pedy

Repartons il y a une semaine, au premier jour de notre travail chez lui. Quand nous sommes arrivés ce lundi matin, à huit heures pétantes comme de gentils travailleurs volontaires. J’ai vu la mine déconfite de nos deux charmants acolytes : Anoush et Sunny. J’ai décelé la déception que ma vue pouvait leur offrir. Une femme, pas vraiment épaisse, avec des bras guimauves, dans son jean d’apparat (ben oui, j’avais perdu mes autres affaires dans une montagne de fringues, oui, Greg j’expie).
Mais elle est mignonne elle sourit. 
Greg trifouillait encore dans le van pour retrouver nos derniers équipements de sécurité, pendant que ces deux mâles me regardaient en essayant de se convaincre que oui, je pourrais être …utile.

-« C’est vrai, il y a des femmes qui travaillent dans les mines aussi. »
-« Oui, c’est vrai. Elles sont parfois même meilleures que les hommes. »
Hypocrites.

Ces deux-là, pensaient que j’étais venue dans l’espoir de faire des travaux de peinture -alors que le gros œuvre n’était pas terminé, je ne suis pas stupide-.
-« Tu sais on en est encore qu’au marteau piqueur. »

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Je vous explique, vous le rappelle, les étés sont tellement chauds ici que les Hommes se construisent des maisons sous terre -les dugouts-. A l’origine, c’étaient des anciennes mines d’opales aménagées en maison par la suite. Aujourd’hui, les gens construisent directement leur chez soi sous la terre. Et s’ils trouvent de l’opale en creusant : tant mieux.
Chez Anoush, la montagne n’est pas propice à l’opale, il s’agira donc simplement de creuser un coin de paradis à même la roche.

Mais c’est bien connu, les hommes creusent, les femmes font la soupe et l’équilibre du monde est ainsi fait. Malheureusement pour eux, je n’ai jamais su faire la soupe.
Greg m’a donc montré comment me servir du marteau-piqueur sous la bouche béante de nos collègues. Heureusement pour eux, il n’y a pas de mouches sous terre.

Notre ami est accessoirement notre patron. Anoush est un arménien-libanais, un déraciné. Ses parents ont fui le génocide arménien, il a fui la guerre libanaise. La vie l’a emmené en Egypte et aujourd’hui ici. Il est « enfant de la guerre », comme il se plait à nous le prononcer en français. Il a de l’esprit, des idées sur la vie. Un peu marginal à temps perdu. Il parle des « working class », se veut un peu révolutionnaire, il cite Jaurès, se fait arracher des larmes par Aznavour(-ian- ba oui Arménien ) et Dalida l’exilée égyptienne. Il est beau de cette beauté des déserts. Des yeux naturellement affirmés de noir qui te transpercent à force de chercher les vérités, une bouche bien dessinée sur sa peau dorée. Il parle arménien, arabe, anglais et sait écrire ces trois langues dans leurs alphabets singuliers… Il est le grand frère, de ceux qui s’occupent des plus jeunes quand les parents s’envolent. Sensible, c’est celui qui cristallise la morale, la dignité… Il est d’une tendresse et d’un respect que seul peu de gens sont capables. Il est cicatrices, blessures, absences mais Anoush est avant tout Valeur.

 Et il est …joaillier, rêve de toutes femmes…**humour**
Il nous prouvera dans quelques semaines qu’il sait faire autre chose de ses mains que porter des seaux, démolir les parois de sa propre maison et nous conduira dans son atelier de bijouterie.

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Comme vous vous en doutez la curiosité m’a titillée.

-« Il faut que je prenne soin de mes mains, c’est mon travail »
Je l’envie un peu.
Comme dans son chez lui, il est bordélique. Le sera moins quand on lui laissera faire des bijoux qui lui correspondent mieux, des bijoux de maître avec des mécanismes fins et ingénieux. Il y a un art entre la bijouterie et l’horlogerie. Il aime le mouvement, la surprise, la perfection. Il crée avec passion.
-« Au pays, on m’appelait l’artiste. »
Il nous fait découvrir les propriétés de l’argent, de l’or, comment les manier, les assouplir, les faire plier, les façonner… Anoush est un lion, dompteur de métaux précieux.

Nous travaillons aussi avec Sunny. Sunny est aborigène. Il est tout en retenu, discret. Particulièrement avec moi car je suis une femme. Et dans sa culture, les femmes on les préserve. On ne dit pas de mots déplacés, on s’excuse quand on jure (ça se voit qu’il ne comprend pas mon français !). Déraciné, oui, lui aussi il l’est. Il a déjà eu plusieurs vies qu’il semble avoir brulées les unes après les autres. Les restes de fractures mal soignées en témoignent, les anecdotes qu’il nous raconte au compte-goutte aussi. C’est une tête brûlée, vive, remplie, insoupçonnée, violente et passionnée. C’est un mystère qui se dévoile au sphincter. Il me glacera un milliard de fois, en prenant sa guitare, en chantant de sa voix pénétrante, en saisissant une feuille blanche pour me croquer sur le papier, en reconnaissant le peintre Monet dans les images d’un clip de Youtube, en articulant des chansons françaises sorties de nul part…il parait qu’il maîtrise l’harmonica, je le crois.
-« Ou as-tu appris tout ça Sunny ? »
-« Tu sais, on s’ennuie en prison. »
Sunny a sa part d’ombre car Sunny est entier.
Nous sommes de sa famille désormais car « On a sué ensemble, on a eu des difficultés ensemble, on a bu ensemble. Tous ceux que je respecte sont de ma famille. Vous êtes mes frères ».
La simplicité d’un cadeau que l’on sait éternel. Les mots théâtres, Scotty, il ne les connait pas.

Notre travail consiste à creuser dans les parois des murs des trois chambres, des étagères et des lits à baldaquin. Pour ces derniers, deux mètres de profondeur et deux et demi de largeur. De belle taille quand on sait qu’en quantité de gravats cela représente le double. En d’autres termes la multiplication des emmerdes. Car ensuite à coups de pelles et de sueur, on remplit des seaux et à muscles d’Hommes (grand H car je porte aussi) on gravit la vingtaine de marches qui nous emmène à l’air libre, on charge la pauvre voiture couleur grise mine métallisée on fait une trentaine de mètres et on déverse les seaux. Et on recommence car comme le tonneau des Danaïdes, les pièces semblent se remplirent indéfiniment… Particulièrement dans la salle de bain dont nous avons multiplié la taille totale (sol au plafond) au minimum par quatre.

Nos armes : marteau piqueur, pioche, pelle, marteau, burin, muscles, sueur et surtout volonté en stainless steel. (acier inoxydable)

God bless us.

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Ci-dessus : Greg attaque les finitions.

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Ci-dessus : salle de bain. cette partie n’existait pas. Ni le premier ni le second plan.

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Ci-dessus : Aprés le marteau piqueur… il faut vider la pièce avec des seaux. Ces deux photos, c’est avant et après.

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Ci-dessus : Jack (petit nom du marteau piqueur) et moi dans la salle de bain à peine ébauchée… Nous devions encore creuser trois mètres sur notre gauche et deux de profondeur. Sans compter la petite pièce du fond .

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Ci-dessus : Greg s’apprête à conduire notre brouette géante

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