MBantua 3/3

J’accompagne mes femmes sur le chemin de la nutrition australienne : le barbecue. Une d’elle quitte le groupe, elle a oublié ses chaussures dans l’herbe.

Mes ladies sont des gosses.

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Je propose de l’attendre, les autres me disent qu’elle nous retrouvera. J’ai un doute. Je termine le chemin avec elles et repars chercher ma brebis égarée.
Il fait noir, et figurez vous que les noirs dans le noir le sont encore plus. Je suis incapable de reconnaitre un visage. J’essaie la bonne vieille méthode et appelle cette femme au nom exotique des Desperate Housewife.

– Liinettttte ! Lineeeeeeeeetttte !

 Je retrouve mon petit bout de lady égarée et apeurée.
Elle me regarde le regard hagard:

– Je vous ai perdu, j’avais peur.

 Je prends sous mon aile cette femme mûre, effrayée de se retrouver dans cette fête, au milieu des blancs et la ramène dans sa famille. Je crains de comprendre pourquoi être seule ici l’a alarmée. Je ne pose pas de question. Sa vie couvre une période bien plus sombre que l’absence de Lune de ce soir et sa peur me transperce.
Elles se protègent les unes, les autres. Un besoin d’être ensemble. Elles sont groupe solidaire avant d’être individu.

Le show est terminé. On a rangé la tradition dans les grandes malles des boites crâniennes. La réalité reste, demain elles repartent pour Yuendumu où le prix des denrées coûte un bras.
– On va à Coles. m’assurent-elles.
– Vous voulez aller au supermarché… maintenant ?
– On va à Coles.

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Nos petites femmes vont fêter la fin de la cérémonie dans les étalages éclairés aux néons. Nous ne les accompagnons pas cette fois là…Enfin si, quand même, mais que jusqu’à l’hôtel.

Dans ce bus pour cinquante personnes nous nous retrouvons finalement trois après avoir déposés la grande partie de la troupe.

La dernière danseuse a un autre hôtel.

Elle est élégante, superbe, dans sa petite coupe courte grisonnante. Elle ressemble à Truganini. L’ultime femme aborigène de la Tasmanie. Elle est hyper consciente de tout. Véritable trait d’union entre le passé de son peuple et son présent. Elle est porteuse de la tradition et juge d’aujourd’hui. Parfaitement bilingue Walpiri, anglais, elle pourrait être femme occidentale dans son maintien mais est viscéralement aborigène.
Elle a les traits froids et le sourire rare. Profondément blessée de ce qui est arrivé aux siens et de ce qu’ils deviennent mais ne le dit pas…peut-être que je me trompe. Elle est pudique de ses sentiments devant les cadillas.
C’est la femme qui m’a confié le Big Cloud, sans que je sache très bien quoi en faire.
Greg et moi lui demandons avant qu’elle ne descende si elle a besoin de quelque chose. Non.
– Il est l’heure de vous occupez de vous maintenant. Vos femmes sont toutes arrivées à bon port. Il est l’heure de pensez à vous.

et quittant le bus :
-Je n’aime pas les blancs. Mais vous… je vous aime bien.

Ses paroles clôturent la nuit.

Nous sommes le 13 octobre. Greg a 29 ans. Nous nous endormons avec un goût de tisane à la menthe, vidés par la fatigue.

Le réveil nous ramène de très loin. Le festival est fini et il est encore tôt. Mais on se lève pour dire au revoir à nos ladies…et sûrement adieu.
Leurs chambres sont déjà vides. Leurs sacs sont dehors. Je me demande comment elles se réveillent, ah oui, le portable…comme nous. Elles sont entre fière tradition et modernité insoupçonnée. Cela doit être dur à gérer.
Nous les cherchons du côté de la salle du petit déjeuner. Nous tombons sur Gracie qui part dans le chemin contraire. Salutations matinales classiques. Nous l’accompagnons.

– Et votre petit dej ?
C’est elle qui veut s’occuper de nous maintenant. Nous sourions.
Elle interroge.
– Vous prenez le bus avec nous ?
– Non.
– Vous revenez à quelle heure alors ?

**Silence.**

– Nous ne revenons pas.
– Vous allez où ?
– Dans le Sud, à Coober Pedy, puis Adelaide.
– Vous revenez quand ?

**Silence.**

-Nous ne revenons pas.
La femme m’attrape le bras et regarde droit devant elle.
– Nous allons en Nouvelle Zélande après.
– C’est beau, la Nouvelle Zélande.

Les adieux vont être durs.

Elle nous conduit vers notre groupe. Le climat s’allège.
– Mon swag* il est là bas !
Le matériel de camping-dans-une-chambre-d’hotel de Judy est rose comme sa petite veste.
– Ma couverture ! La verte !
– Mon sac, le gris, à côté du banc.
Après un petit quart d’heure, nous sommes tous assis en tailleur devant l’hôtel en attendant leur bus. Une autre femme demande :
– Vous revenez quand ?
Gracie leur explique en Walpiri. Elles nous regardent toutes avec de grands yeux, un peu perdus.
On est mal à l’aise.
Elles nous remercient toutes d’avoir pris soin d’elles, d’avoir veillé sur elles.

Elles inversent les rôles. C’est elles qui nous ont tant données.

Je prends dans mes bras ma voisine attendrie, serre la main de l’acariâtre fil de fer Judy Watson, petite chose qui parait solide comme le plus dur des rocs et qui pourtant prenait la main de Greg comme une petite fille, pour aller voir l’inconnu qui la demandait à l’office. Drôle de duo, mamie Watson lui arrivant à peu près au coude…

Aujourd’hui, elle serre nos mains avec une petite voix éteinte qui répète :

« Ouiwarpa. Ouiwarpa. » (= Quelle tristesse.)

Le mot se répand chez nos ladies.

Ouiwarpa… Ouiwarpa… Certaines baissent les yeux. L’hypocrisie est occidentale. Elles, ce sont des femmes de danses et de chants…pas de théâtre. Leur émotion est l’écho de la mienne, pudique mais entière.

– Thank you.

Le départ arrive. On pack. Elles montent.
Le bus entier nous fait des signes, à nous, les petits blancs abandonnés sur le trottoir.

Mes yeux piquent. Je n’ai jamais aimé les aux revoirs alors d’habitude je ne les fais pas, préfère passer pour une handicapée des sentiments. Solution efficace. Mes gens ne sont pas dupes. Je préfère des aux revoirs qui résonnent comme un « à demain » même si le demain est plus ou moins long… Mais là il n’est pas long. Il est inexistant. Les chances qu’on se revoit sont tellement infimes qu’elles sont terriblement douloureuses.
Mes petites ladies me sourient de tendresse en me regardant chercher à ne pas chialer et rient devant le remake de la danse de la pluie de Grégory.

 Le bus s’envole avec nos petites étoiles de la scène au sable mou.

Je garde dans ma poche… une plume blanche et un morceau de tissu tous les deux teintés de l’ocre rouge qui avait imprégné leur peau.
Je garde dans la tête le souvenir de ces femmes charismatiques aux seins lourds.

Contre le passé, contre la violence occidentale, contre l’oubli, pour les ancêtres, pour la vie, pour leur culture, pour un nouvel horizon.
Ce sont nos tendres guerrières Walpiri, en équilibre sur un fil tordu.

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*swag: est un espèce de sur-sac de couchage, en tissu épais et résistant, imperméable avec fermetures éclair qui intègre un matelas en mousse assez épais.

Nous sommes aujourd’hui en décembre, j’ai contacté le centre d’art pour que je sois sûre qu’il distribue les photos à mes ladies. Le petit tas de papiers glacés devrait bientôt leur arriver.
J’apprends le coeur fendu que Gracie-la-fleurie et Paddy-la-boitillante ont rejoint les étoiles des sept soeurs*.
Reposez en paix mes nonnies*. I keep you in my heart.

Merci Karim pour ces flammes à notre Dame de Buissante. Merci Thibault pour ces notes que tu as jouées. Merci pour les mots que vous m’avez envoyés. Je suis sûre que ces hommages sont arrivés jusqu’à elles.
Merci pour elles.

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*les sept soeurs : une légende aborigène où sept soeurs finissent par devenir des étoiles ….

*nonnies : mamies

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5 thoughts on “MBantua 3/3

  1. Ce dernier article est bouleversant ! Rien qu’a te lire, on ressent la lourdeur, qu’elle soit prenante ou pesante, des mots et des sentiments qui se confondent. Rien que de sentir que ta pudeur s’envole est d’un extrême générosité et sensibilité qui ne peut que faire attendrir n’importe qui devant cette lecture.
    J’apprends a te connaitre au fil de tes récits et celui ci est plus fort que tous.
    Je vous souhaite une excellente fin d’année et au fait il neige sur votre blog, c’est chouette !
    Bisous à vous 2

  2. merci pour tous ces commentaires si intéressants qui reflètent bien ce que nous ressentions un peu confusément sur ces populations sympathiques et abandonnées; les australiens ont fait des choses affreuses au 18ème siècle, il sera difficile de rattraper tout cela…
    Je vous souhaite une bonne année 2014 encore pleine de nouveautés et de découvertes, ici cela a été plutôt « merdique », alors vous êtes mieux là-bas , il sera temps de rentrer quand vous vous sentirez prêts.
    Bonne année et gros bisous d’Evelyne Civade

  3. que rajouter? je découvre ce dernier article, bouleversant devant la détermination de ces vieilles ladies qui pour certaines ont eue le courage et la force de leur dernière danse et nous penserons à elles dans nos prières -si personnelles-

    merci de nous faire partager tes émotions, tes coups de coeurs….et meme tes coups de gueule!

  4. beaucoup d’émotions .. cela a du être dur même si je constate que le sieur Greg a encore fait des victimes 😉 .. meilleurs voeux 2014 les Kangoos .

  5. Quelle chance d’avoir pu être aussi proches des aborigènes, de pouvoir apprendre un peu de leur cultures et puis elles garderont une bonne image des blancs becs que vous êtes ! ça a du être dur en effet de les quitter, on aurait aimer vivre une pareille expérience ! Allez, vous verrez, le bush vous manquera tellement que vous allez revoir vos copines plus vite que vous ne le pensez !

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