MBantua 2/3

On a pris l’habitude de partager la fermeture de la salle de petit déjeuner avec Ludo. On est toujours les derniers. Ludo est un carambar bi-goût de mère française et de ghost australien. C’est un grand gars qui a une natte dans sa barbe et un béret sur ses dreads. Il a découvert le cirque à l’âge de vingt ans. Il est parti en tournée aux Etats-Unis, est resté un temps en Amérique du Sud… Sûrement beaucoup d’autres choses à cacher… Aujourd’hui il est là : tout près de l’Ayers Rock, Uluru en langue aborigène, mythique caillasse, symbole australien. Il vit dans la communauté de Ulura et s’occupe des têtes brulées… des enfants quoi. Il réussit à canaliser toute l’énergie torrentielle, tornadine d’enfants qui s’ennuient, d’enfants qui n’ont pas toujours de cadre, d’enfants qui ne vont pas toujours à l’école, d’enfants qui se cherchent… D’enfants qui sont comme des enfants, ils aiment apprendre, découvrir, se surpasser.

Pour ceux là le bonheur est un chapiteau.

Il faut le voir le chef d’orchestre mener le bal de ces saltimbanques. Ils jonglent, s’envolent dans les airs, marchent sur des balles géantes, dansent avec des diabolos, tiennent dans une petite boite transpercée de lances, marchent sur les mains…

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Derrière la musique truffée de basses sourdes, on entend sa voix qui les dirige. « J’en veux trois. Encore une fois. Plus près. A toi. Attention. »

Leur petit visage est sérieux, les enfants sont concentrés comme jamais ils ne le sont. Et parviennent à séduire le parterre de cadillas subjugués.

Faut dire qu’elles sont étonnantes les petites têtes brulées du Ninja Circus.

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Au festival, il y a des ateliers où on parle de médecine du bush, où on apprend à faire des bijoux en graines, des paniers en rafia, de la poterie, des gravures sur bois au fer rouge, où on peut tester nos qualités de chasseur avec une lance et voir si on a de l’équilibre en marchant avec une jarre sur la tête…

C’est sympathique. Un peu trop foire aux curiosités aborigènes que vrai échange culturel selon moi…mais je suis une sceptique. C’est déjà un bon début. Le dernier festival aborigène avait eut lieu il y a douze ans et regroupait des tribus de toute l’Australie. Ca devait être juste grandiose… et aussi un sacré bordel quand on sait qu’ils n’ont pas de langue commune si ce n’est l’anglais aujourd’hui.

Ce festival était un peu trop blanc… Je trouve cela dommage vu que celui-ci est sensé être celui des aborigènes des déserts du centre mais je ne pense pas qu’il y en est un qui payerait 200 dollars pour un festival. J’aurais aimé qu’il soit gratuit pour eux. Pour que ceux des villes retrouvent un peu de leur richesse d’antan. Et que le partage se fasse aussi avec les autres communautés. Greg n’est pas d’accord. Les aborigènes ont l’argent, s’ils voulaient venir ils le pouvaient. Mais cet article n’est pas le lieu pour un débat nous vous laissons y réfléchir.

Nous en avons presque oublié nos ladies qui attendent là. Tranquillement, sous un arbre.

 Une femme noire s’approche de notre groupe. Elle pousse une plainte lancinante. A chaque fois qu’elle s’approche d’une femme différente, la plainte en prend l’écho. C’est le mourning, le chagrin collectif, le chagrin empathique.
Nous on dit « toutes nos condoléances » et on sert la main.
Elles, elles donnent la douleur en entier dans les bras de l’autre en la partageant vocalement.

Ca prend aux tripes.

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(cliché indiscret témoignant d’un mourning  )

Pendant ce temps une white fellow compatriote regarde nos femmes assises par terre avec un petit air de mépris qui pue l’autosatisfaction d’être civilisée dans sa chemise repassée. Le mourning la dérange. Je suppose que le vent aussi. La chaleur de même. Et aussi les cacatoès qui chantent trop faux dans leurs plumes blanches et roses. Je la laisse sombrer dans l’aigreur.

D’ailleurs elle se lève.

Les ladies doivent se préparer. Elles sont désormais séparées en deux groupes : les danseuses et les chanteuses. Greg s’occupe des chanteuses car évidemment il n’est pas autorisé à entrer dans les coulisses des danseuses aux seins peints. Et l’interdiction ne vient pas de moi. 😉

Je ne pensais même pas que j’aurais eu le droit d’assister au secret.

Le festival leur a prévu des maquilleuses. Les ladies rient. « On sait faire merci. »

Faut dire qu’elles font ça depuis des millénaires…Faut pas l’oublier.

Elles attendent dans le sable.

Elles causent beaucoup… En Walpiri. Elles aplatissent le sable meuble pour tracer les symboles qu’elles auront sur la poitrine : de courts traits qui seront entourés par une sorte de chemin qui suivra le torse, les bras et bien-sur chaque seins. Elles chantonnent aussi, pour s’imprégner.

J’écoute en silence, souris de les voir heureuses. Soudain, la plus vieille me regarde et commence à me raconter la danse qu’elles vont faire pour nous. La danse de la pluie.

– Mirlipili means big cloud. (= Mirlipili veut dire gros nuage.)

Elle me fixe en écarquillant ses yeux, écartant ses doigts avec passion pour me montrer la force du nuage en répétant : « Big Cloud ! »

Je comprends que ce mot n’a pas le même sens pour eux et pour nous. Pour nous « big cloud », ça nous donne juste la météo, c’est une information, pour résumer il nous dit que nous devons prendre un parapluie… mais pour son peuple, le nuage c’est la vie. D’ailleurs dans leur langue il n’y pas de différence entre pluie et eau : ngapa.(prononcez niapa ).

Elle me dit que la pluie doit venir petit à petit « pirli, pirli » pour ensuite submerger la terre.

Je pose des questions et très vite l’huître se referme. Contrat morale de silence rituel. J’étais à la limite. Son silence m’a répondu.

Elle continue quand même, finalement, mais sur un autre sujet. Elle est triste que les jeunes ne veulent plus apprendre. Elle a peur ma lady… elle se fait vieille. Et il se trouve qu’elle ne veut rien emporter dans la tombe, elle veut tout donner.

Je m’inquiète du fait que mes danseuses n’aillent pas se préparer. Elle attendent que la loge, une sorte de mur rond en paillasses soit libre.

– Il nous faut de la place.

La place c’est beau mais le timing est important pour le spectacle. Je pars en éclaireuse. Elles sont déjà en retard les demoiselles coquettes, je les invite à venir.

Elles s’installent à leur convenance. L’espace qu’elles occupent au sol recouvre un peu plus de 2m2…pour six. Elles tiendraient dans un mouchoir de poche. Dans la loge, on pourrait en mettre encore cinq, des groupes de leur genre.

Elles se déshabillent.

Sortent leur poudrier naturel. A l’ancienne, elles utilisent des pigments trouvés dans le bush. C’est de la craie pure pour le blanc ou colorée par des oxydes de fer pour le jaune et le rouge. Je leur propose de l’eau pour mélanger la poudre.

Mais elles ont tout ce qui leur faut.

Les unes faces aux autres, elles se parent mutuellement. Avec l’eau elles mouillent leurs corps et trempent ensuite simplement le doigt dans la poudre avant de l’apposer sur la peau humide. L’eau et la poudre se marient aussitôt.

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Je me tais, touchée d’assister à ce moment d’impudeur occidentale, ce moment de partage entre femmes.

Les premières ont terminé les peintures, c’est le moment de mettre des plumes. Ici , tout droit sorties d’un sachet en plastique digne de la Foire Fouille mais traditionnellement ce sont des plumes blanches de dinde du bush. Elles me demandent de leur attacher. Elles sont maintenues sur les bras avec un lambeau de drap blanc.

-« Serre plus fort. Non, plus fort ! Elles ne doivent pas tomber ! »

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Sûres que le garrot leur coupe bien la circulation, elles se lèvent. Attendent, debout derrière la paillasse, les unes contre et derrière les autres comme pour un défilé de bal des débutantes. Elles tiennent trois plumes dans chacune de leurs mains.

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Elles sont belles ces femmes.

Je me glisse à l’extérieur pour retrouver Greg et ses chanteuses de la cour des miracles. Il est l’heure. Les prêtresses se lèvent, nous leur traçons un chemin à travers les spectateurs. Claudiquantes, en déambulateur, tremblantes, instables, la canne à la main… ces petits bouts de caractère arrivent jusqu’à la scène.

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Le silence se fait.

**clac clac clac clac**

Les bâtonnets de bois marquent la cadence. Leurs voies cassées et aiguës s’en mêlent. Mes danseuses commencent à avancer par petits sauts se balançant d’un côté puis de l’autre.

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Le chant s’arrête.

Mes femmes se rappellent leurs âges.

Le chant reprend.

Elles tentent de l’oublier.

Elles avancent encore.

Elles arrivent sur la scène de sable.

Le chant s’arrête.

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Elles se mettent en cercle symbolisant le puit qui va recueillir l’eau et les chants s’élèvent.

Elles dansent… à terre maintenant sautillant sur elles-mêmes.

Pour enfin lever leurs plumes vers le ciel en de petits cris aigus.

La pluie s’arrête de tomber.

Je rejoins mes petits rats.

-« Beautiful ladies ! »

Elles se regardent toutes. Ma vieille dame prend la parole.

(Attention : traduction !)

-« Beautiful ! Beautiful ! Une catastrophe ! Ce sable mou était horrible, c’était trop dur d’avancer, j’en ai même pleuré ! »

AAAhhh mes ladies… c’est vrai que chez vous la terre rouge est dure comme le granite… le sable des plages n’est pas fait pour vous. Mais d’ailleurs, que faisait-il ici ?

Je les rassure en leur montrant mes meilleures photos, qui sont loin d’être parfaites mais qui leurs témoignent quand même de la beauté que voit le spectateur. Quatre femmes qui appellent le  » big cloud ! » et six autres qui dansent pour lui.

Et ça mes ladies, ça n’a pas de prix. Je leurs promets de leurs envoyer des photos sur papier.

Le sable de plage, on l’emmerde, vous étiez radieuses.

 

 

 

 

 

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0 thoughts on “MBantua 2/3

  1. Pensons bien à vous pour cette soirée du réveillon. Le champagne commence à chauffer..lol
    Toujours les belles filles à la télé d’arthur. CatHerine est saoule, jean marc fera le Sam comme chaque réveillon, Anne tartine les toasts de caviar de picard, François danse sur le bar en string et moi Olivier sirote une canette de coca dans ma nouvelle voiture j’ai peur de me la faire voler. Bonne Année 2014…martel sabatier leve

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