On rentre du boulot (Coober Pedy part II)

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Nous dormons comme des morts dans notre cave sombre avant que huit heures ne sonne. Amandine et Damien, les français du golf, nous ont pris sous leurs ailes. Nous allons dans leur mine. Cinq ans qu’il sont en Australie, cinq mois qu’ils vivent à Coober Pedy. Il est géologue (comme quoi il suffisait de demander !) a eu un sponsorship. Pour rester temporairement, elle a obtenu un visa étudiant. Choisie une des études les moins chères : Kung-fu… Aujourd’hui, ils sont mariés et attendent que leur maison se libère. C’est pour bientôt. Ils vivent pour le moment avec Dunkan. Qui a tout d’un Mac Leod quand on lui coupe la tête sur les photos de mariage. Mais en même temps … il est si grand ! Cette armoire normande en salopette blanche a un coeur qui semble être fait de guimauves multicolores. Il a sa propre marque de bijoux, qu’il façonne avec ses grandes paluches et la précision d’un orfèvre. Il a deux chats, un chien, survivants de son ancien travail, violent mais nécessaire de régulateur de la population animale errante de Coober Pedy. Mais c’était trop dur pour lui. Il a arrêté très vite. L’opale est née du chaos, c’est lui qui me la dit.

Le couple qui s’éternise chez lui est viscéralement passionné, touche à tout sans avoir l’air de rien y toucher. Le franco-polonais joue du violon, touche à la guitare au ukulélé, les fabrique à ses heures perdues. Il nous présente sa copie d’un ancien modèle de violon, atypique pour les profs de danse itinérants… un violon de poche. Ils font tout les deux du Karaté, un sac rouge pend du plafond. Dans leur garage : deux motos, un quad, un canoë. Ca répare, ça rafistole, ça bidouille. Ca fourmille dans les membres : on va où ? Ils ont leur petit atelier de trafic d’opale. Si vous entendez le bruit d’une roulette de dentiste… détendez-vous, ce sont juste les joyaux que l’on polit dans le salon. La table basse est lourde des bocaux remplis de potch*, de fragments, de morceaux aguichants d’opale. Il y a une vingtaine d’outils qui attendent de révéler la beauté énigmatique, l’intensité des reflets. Retirer la roche, adoucir la pierre, épouser ses particularités et laisser la lumière faire le reste.

N’essayer pas, c’est puissamment addictif.

Je rajouterai qu’ils sont tout deux d’une gentillesse sans faux semblants, entière. De coeur australien, ils ont pourtant les références gauloises qui collent : les Inconnus, la Cité de la Peur, les notes ringardes des chansons françaises dignes de Nostalgie… Mais méfiez-vous quand même, l’humour et l’ironie traînent au coin des phrases.

Il n’est donc pas la peine que je vous le précise, nous sommes entre de très bonnes mains pour entrer dans les espoirs ensevelis de Coober Pedy : les mines d’Opale.

Pioche pour tous, et tout le monde pioche. Solidarité avec les sept nains. Dans un trou à ciel ouvert, on s’acharne, s’entête, on en perd les bras et la peau des mains. La silice qui s’est infiltrée dans les failles de la terre promet des merveilles. Le gypse cristallisé nous berne.

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Il y a un petit miracle à Coober Pedy. Comme il y a des millions d’années, l’Australie était traversée par une mer intérieure avec toute la vie qui va avec, aujourd’hui, on trouve des fossiles marins en plein désert; et avec une histoire de dissolution du minéral, du calcaire où le silice se glisse, l’opale prend la forme de son hôte et le fossile devient joyau. On retrouve des coquillages d’opale, des squelettes parcourus par la pierre précieuse.

Personnellement , nous n’avons rien trouvé. Mais Damien a ramené des témoins de l’âge du Crétacé que nous avons libéré et poli. Du potch s’était formé.

 Nous repassons chez Pearl pour que je lui prépare de la mousse au chocolat. La veille, elle nous a parlé de son voyage à Paris. Elle se souvient du bateau mousse et de la mouche au chocolat. Comprenant bien la passion que ce dessert peut déclencher, je me devais de répondre à l’appel des gourmands. Nous rencontrons Jennie, grand-mère au grand coeur, au sourire touchant, aux yeux mouillants de tendresse. Elle est à Coober Pedy pour du volontariat dans l’école : elle aide à la cantine, assiste les enseignants. Elle a adopté un enfant aborigène. Elle aussi, excelle dans le patchwork créatif. Un autre style mais tout aussi saisissant. Pearl l’héberge. Elle aime avoir des gens chez elle.

 La mousse est au frais. Nous quittons, un peu nostalgique déjà, la maison du ciel aux murs bleus. Nous avons rendez-vous pour un pique-nique sur les dunes. Nous roulons jusqu’au Breakaways, formations apaisantes aux couleurs ensorcelantes sous la lumière qui décline.

Outback…

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Mais il ne faut pas traîner, les opales ne vont pas nous attendre. A la lumière noire, la même qui fait ressortir vos vêtements blancs en discothèque, nous scrutons le sol dans la zone de noodling public*, à la recherche des fragments oubliés. Le petit ennui c’est que le potch brille de la même façon que l’opale.

 Le lendemain, c’est dimanche, nous suivons nos hôtes dans la bergerie de Père Paul. C’est l’heure de la messe. Damien jouera du violon, Amandine prononcera, le coeur angoissé, la première lecture. La petite église est pleine. Le prêtre me tendra le pain sacré : « The body of Christ Sarah. » C’est bien la première fois que l’on me tend l’hostie personnellement. Je me sens brebis particulière. Il sourira à Greg qui a amélioré sa prise de l’étrange apéro. « Avec ça, qu’est ce qu’on boit ? »

 La poussière de Coober Pedy colle au corps, recouvre les vêtements, transforme les cheveux en crin. Les habitants sont des golems : personnages saisissants façonnés dans la roche. Ils sont les vestiges de Babel. Quand la tour s’est effondrée, ils ont dû tomber ici. Croates, indiens, pakistanais, aborigènes, italiens, anglais … Le prêtre m’a confié : »Tu vois tous ces gens dans l’église, seul trois sont nés en Australie. » Ce mélange improbable de civilisation partage cette terre de pierres précieuses et vit ensemble. C’est possible ça ? C’est un des miracles que ce paysage unique a su engendrer.

Paul, Pearl, Jennie, Anne-Marie, Dunkan, Amandine, Damien… Echantillon d’humanité, d’explosion de passions, de bienveillance, de simplicité.

Est-ce le désert qui rend les gens si riches ?

 Si vous allez à Coober Pedy, il faudra faire comme les gens d’ici : gratter, creuser, vous découvrirez plus que de l’opale.

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Le mot de Greg le Philosophe :

« Etre au bout du tunnel est mieux que d’être au fond du trou, la lumière en plus. »

potch * même composition que l’opale mais dont le molécules sont désorganisées, ce qui empêche la lumière de se diffracter

noodling public* zone de fouille publique

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Ca, c’est cadeau. Un des restes des passages cinématographiques à Coober Pedy…au coin d’une rue.

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