Ahi, Aho (Coober Pedy, part I)

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Ville à demi enterrée. Ville iceberg au milieu du désert. Ce que vous voyez n’est qu’une parcelle de la cité. Ville mouvante. Ville discrète au coeur des mines. Si un géant éternuait peut-être qu’il n’en resterait plus rien.

Bienvenue dans l’Outback enivrant.

C’est la capitale de cette pierre hypnotique aux reflets changeants : rouge, orange, vert, bleu, violet. Les couleurs jonglent comme sur une bulle de savon. Je vous parle de l’Opale. Alors oui, la ville est posée sur un vaste chantier. Des panneaux alertent les gens de passage : il y a des trous de vingt mètres ou plus qui traînent ici et là.

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Faites comme les gens d’ici, regardez où vous mettez les pieds. Enfin… si les gens d’ici regardent où ils mettent les pieds c’est pour éviter de marcher sur un trésor. Les trésors, il ne faut les écraser. L’opale peut être n’importe où… bien sûr pas des joyaux de un kilo à chaque coin de rue mais quand même. Les gens vivent dans d’anciens tunnels de mines, underground*. Aujourd’hui, d’autres sont creusés spécialement pour y habiter mais les propriétaires des parts de collines seraient heureux que creuser la salle de bain soit le début de la fortune. Tout ce qui n’a pas été exploré est …prometteur.

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Nous y sommes entrés en touristes maladroits, on tâtonne, on se promène dans les rues. La majorité de celles-ci n’est pas goudronnée. On regarde les machines improbables : des vieux camions qui ont l’air d’être faits pour soulever des barils. Il y en a un peu partout. Epaves ou flambants neufs. Etrange. Il s’avérera que se sont des blowser, des extracteurs de sable. Ils ne soulèvent rien du tout.

On veut voir de plus haut, on veut apercevoir la ville, on veut s’envoler au dessus des mines. Les points les plus élevés sont les toits des maisons. Nous sommes encore à terre et pourtant nous déambulons sur les tuiles de roche des habitants. Nous grimpons sur les collines dans lesquelles sont plantées des cheminées. On a peur d’arriver sans le vouloir sur une propriété privée. On ne comprend pas bien les délimitations de l’espace.

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On a des envies aux réalités un peu floues : voir des mines, chercher de l’opale, dormir underground* et jouer au golf. C’est déjà tout un programme !

On commence par le golf. On nous tend un petit sachet contenant herbe, tee* et balle.

–  » Allez jouer là bas. »

– « Je crois que l’on s’est mal compris, on veut jouer avec des gens du coin. »

– « Regardez le journal et pour les conseils de sécurité, il doit y avoir les prospectus dans les supermarchés. »

Ca n’a pas l’air simple cette affaire : on va au supermarché. On va à l’office de tourisme. On prend le journal. Il n’y a rien de bien clair. Ca doit être un langage pour initiés. Un poil dépité, on va terminer notre journée à la bibliothèque.

« Excusez-moi, je voudrais jouer au golf. »

Greg, décidément, ne se pose pas beaucoup de barrières. Il a raison. La bibliothécaire le renseigne.

« Allez voir Father Paul.« 

Il me laisse dans le royaume des bouquins, pendant qu’il va s’extasier sur une église avec une boule de golf derrière la tête. L’impie est efficace.

Vendredi soir, 18h nous avons rendez-vous au golf club.

Efficace mais un peu gauche parfois. Emporté dans son élan, il laisse les mots s’évaporer de sa bouche. Il dit être ému de se trouver dans cette église souterraine, qu’il aurait aimé assister à la prochaine messe. Les messes généralement c’est le week-end… samedi ou dimanche. Le séducteur ne prend pas trop de risque. Il peut évoquer sa feinte déception de fabulateur. Mais c’était sans compter…

– » Ca tombe bien ! Le prochain office est demain : huit heures am! »

Le « Demain » en question est un vendredi. Je me marre. Ca lui apprendra à dire ce qu’il ne pense pas. Moi, cela tombe bien, je voulais y aller.

Nous voilà donc à l’heure pile dans l’église troglodyte. Nous et…personne d’autres. Nous sommes deux plus la personne assise au fond de l’église quand nous arrivons. Ah, c’est le prêtre. Nous écoutons la parole de Dieu dans la langue des Beetles. Nous essayons de suivre. Je connais bien la version française mais là, je me sens un peu perdue. Greg n’en parlons pas, mais il est concentré. Il communie à l’aveugle. « Qu’est ce qu’il me donne là ? Je le prends comment ? » L’hostie finit par être avalé.

A la fin de la cérémonie, Père Paul nous invite à visiter sa maison. Nous avançons dans la grotte aménagée. Mais il doit partir, nous le retrouverons plus tard au golf.

Il a tombé l’aube et l’écharpe violette réglementaire en ce temps de carême pour une tenue plus sport. Short, basket, petit polo et chapeau légendaire de l’Outback : un Akubra. Il est surtout venu avec son swing* surprenant. Autant vous dire je n’ai pas réussi à voir une de ses balles. Quelqu’un devait veiller sur lui… Nous avons été rejoint par un couple français, bientôt naturalisé Aussie, deux Coober Pedyennes et le docteur.

Pourquoi voulions-nous golfer à Coober Pedy ? Pour la beauté du terrain ! C’est un morceau de désert aménagé. Mais ici, nous ne sommes pas à Dubaï, on ne gaspille pas les réserves fossiles pour remplir le tonneau des danaïdes. Il ne neige pas à cinquante degrés, et le moindre brin d’herbe est un battant. Il n’y a donc pas de pelouse bourgeoise sur ce terrain là.

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« On a pas d’herbe mais on a l’espace. »

Le parcours a dix huit trous. Quand tu te places au départ, tu dois avoir de l’imagination (ou de très bons yeux) pour trouver ton objectif. On se lance, on est plus ou moins bons. Plutôt moins que plus. On rit. Avec elle car sa balle rebondit sur une pierre et part en arrière. Avec moi car, sans toucher la balle, j’envoie valser le tee. La petite boule blanche reste là sur l’échantillon de pelouse synthétique que nous promenons avec nous à chaque envoi.

Le soleil se couche sur le désert. Le terrain à la terre rouge s’embrase. On dirait que l’on vise désormais la boule de feu qui descend sur l’horizon. Le ciel se module en dégradés vaporeux.

Chut… le bonheur prend trop de place.

On est tous assis autour de la table ronde. Chevaliers de l’Outback, la bière à la main, ils décident des aménagements pour le petit club. Golf pour enfant, quelques panneaux de signalisation car décidément ces touristes font n’importe quoi et repartent à travers le terrain… pourtant entre une route non goudronnée et un terrain non verdit, la différence est évidente non ? Non. Bon, on va mettre des panneaux.

En un instant, nous sommes invités à dormir chez la surprenante Pearl. Petit bout de femme au sourire sincère qui vit avec chien, chat, poules, cochon-dindes et parfois, pigeons. Elle cache sous ses airs d’astronaute de la réalité, des trésors d’imagination, des prodiges de passion. Elle tisse le fil de mouton, d’Alpaga, n’est pas contre tisser les poils de chien ou les cheveux de Greg. Et tricote avec. Dans la chambre qu’elle nous confie pour la nuit, les édredons, les coussins sont faits de patchworks de chutes de jeans… Plus tard, lorsque je lui aurai cassé une assiette, elle me montrera ce qu’elle fait avec le cimetière des objets brisés : des mosaïques.

Sa maison a été creusée en 1960 à la machine. Les premières étaient taupisées à la pioche. Travail de Titans. Ouvrage de mineur, chaque maison est espoir d’opale. Avant qu’elle n’achète le lieu, des aborigènes y vivaient, faisaient des feux dans le salon. Mais… il n’y a pas de cheminée. Elle a un peu de mal à enlever la suie des murs. Elle voudrait que la pierre soit plus lumineuse.

Mais il est tard déjà… à demain.

underground* sous terre

tee* au golf, support de la balle

swig* au golf, un coup

La réflexion de Greg le Philosophe :

« Coober Pedy, ville sans dessus-dessous a trouvé son juste milieu. »

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0 thoughts on “Ahi, Aho (Coober Pedy, part I)

  1. Hum… C’est moi où j’ai l’impression d’un double poste?
    Dans tous les cas, la carte c’est super! Il manque plus que les pointillés de votre lieu de départ et de votre lieu d’arrivé et ça ferait très Indiana Jones ou Quackshot…

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