Noël à la cour des Miracles

L’endroit était resté secret, on le croyait à Paris, pas loin de Notre Dame. Mais le coeur des jongleurs, bossus, estropiés et artistes est dans un pré de la Tasmanie : à Westerway. Nous avons passé Noël au son de leurs rires d’enfant, de leurs cris d’étonnement, de leurs joies débordante. Cette année les enfants qui vous rappellent ce qu’est vraiment noël avaient la trentaine et leurs famille occupaient une parcelle de chaque continent.

Rien n’avait été organisé, si ce n’est par le calendrier. Il n’avait pas changé la date, noël serait le 25 décembre. Notre point commun était de vouloir le célébrer, de lui rendre hommage car nous étions tous loin des gens qu’on aime et noël accusait brutalement le contre coup des kilomètres. Les sapins décorées brilleraient dans d’autres maisons, les foies gras se languiraient sur d’autres tables, et les visages qui nous font tant vivre s’illumineraient à plus de dix milles kilomètres.

Penser à ce moment nous tuait à petits coups d’angoisses et de boussoles. J’ai toujours été d’une profonde tristesse quand l’un de nous manquait à cette fête. C’était notre tour cette année.

 

Je voulais créer l’atmosphère. J’espérais en silence que tout s’encastre comme un puzzle dont personne ne se savait en possession d’une pièce mais ou chacun prendrait finalement sa place. Ce fut au delà de nos espérances.

Nous étions parti les premiers affronter les supermarchés le 24 decembre… Détresse indescriptible en France qui ici s’est mué en une partie de plaisir. Pour les Australiens il y avait du monde, pour nous le lieu semblait désert. Des gens souriant partout, qui s’excusent de gêner, de bousculer parfois, heureux de la fête qui se prépare. Un bonheur.

Quand nous sommes rentrés, il n’y avait personne. Le temps pour Greg de creuser la tombe des quatre saumons , offerts par notre boss, dans un sol dur comme du granit pour ensuite les cuire sur des braises. Et pour moi de voler le four pour cinq gâteaux car un beau dîner sans dessert est une phrase sans point. J’ai entamé le dressage des tables. La porcelaine était en carton bon marché et j’ai eu toutes les difficultés du monde à trouver des couverts qui se ressemblaient. En hommage à ma mère, j’avais acheté de belles serviettes en papier très chrismasy*, Aline m’avait fait de charmants bouquets de fleurs, Andréa était partie me chercher les pierres à la rivière pour empêcher que le tout ne s’envole… et il y avait des bougies bien évidemment. J’avais allumé un feu pour me rappeler les cheminées qui crépitent chez moi.Le vent soufflait très fort, et les nuits sont le plus souvent fraîches

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Petit à petit les gens sont revenus et d’une seule voix, la cuisine s’est animée, naturellement. Les japonais et taiwanais avait ramené des sceaux que dis-je des glacières entières d’huîtres et de moules fraîchement décollées du rocher, le couple franco-chinois préparait un poulet à l’anis, les français une tartiflette, des flammekuches, des toasts, une pizza, avaient pensé au vin et aux bulles… et les autres faisaient fonctionner le dishwasher** manuel, nettoyaient et rangeaient dès qu’une miette s’égarait. La cuisine s’emplissait de l’éclat, des exclamations aiguës des filles de Hong Kong qu’un rien transporte. Les saumons se faisaient farcirent par les mains expertes du placide anglais tandis que Greg tentait d’épargner les siennes en ouvrant les huîtres décidément trop curieuses.

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Une vingtaine de rires aux accents différents remplissaient l’étroit abris de tôles qui nous servait de cuisine.

Puis… tout fut prêt, en même temps, comme en rêve toutes les maîtresses de maisons et qui pourtant ne se passe jamais. Tous se sont dirigés vers l’abris du dehors et une nuit magique a commencé.

Ce que l’on appelle facilement l’esprit de noël s’est engouffré partout… entre les photophores, entre les lattes de la table en bois, entre tous ces gens qui ne parlaient pas la même langue. Le sapin malingre décoré avec des capsules de canettes de bière redressait même la tête par fierté de pouvoir participer à cet instant.

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Pour la majorité, les asiatiques n’avaient jamais fêté noël. Alors forcément tout semblait venir tout droit de la hotte de Santa***. On pouvait ressentir un tel bonheur d’être ensemble, une telle émotion de pouvoir partager ce moment d’improvisation collectif. Peu importe que la vaisselle eût été en carton, que tout le monde avait les frusques de tous les jours et même d’ailleurs des jours d’avant…quelque chose s’est passé cette nuit là. Je pensais à tout ceux qui n’ont plus envie de fêter noël, qui se sont lassés de ces immenses bonheurs en famille, qui le passe en petit comité parce que ça fait du travail le monde à la maison. Je pensais aux familles qui se disputent qui ne peuvent plus s’asseoir l’un à côté de l’autre. Et le contraste avec la soirée de cette nuit me sautait au visage.

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Mais déjà tout le monde chantait. Les français avec les paroles et tous les autres en essayant d’articuler l’incompréhensible de « C’est à tribord », ou le hautement culturel « Il est vraiment phénoménal ». Chaque plat était bombardé de photos pour que personne n’oublie, et les hurlements et les applaudissements faisaient un tapis rouge à la moindre biscotte qui prenait du coup des allures de reine des blés. Les saumons cuits admirablement au feu de bois par le bienheureux picard eurent le succès qu’il méritaient. Pour du poisson mort, leur arrivée fut un triomphe que l’on saluait la bière ou le vin à la main.

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Il s’en est fallu de peu pour que les saumons ne rougissent… mais trop tard leurs joues avaient déjà été englouties.

 

La soirée s’est terminée autour de la cheminée, un simple vieux baril éventré mais qui crépitait comme une vraie. Nous avions des allures de clochard new-yorkais sans mitaine.

 

Il y avait tellement de bonheur à cette soirée que soyez-en sûrs, vous étiez avec nous.

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chrismasy* adjectif venant de christmas, noël. Quelque chose de très noël.

dishwasher** lave vaisselle

Santa*** Abreviation pour Santa Claus, le père noël

 

 

Dédicace philosophique (à mon tonton Christian) :

Noël en été, c’est comme la rôti-tartiflette en juillet, on s’y attend pas.

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0 thoughts on “Noël à la cour des Miracles

  1. Encore bravo pour ce super article vraiment très bien écrit, quelle plume cette Sarah !! elle nous communique son enthousiasme et cela nous fait du bien et nous rassure sur votre état; car nous nous sommes inquétés ces derniers temps : en effet on a parlé de la Tasmanie sur la TV, pour montrer des feux de forêt … pas chez vous en tous cas appâremment Nos pensées sont souvent avec vous, et nos voeux de bonheur dans la réalisation de vos désirs : ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre des gens capables de tout quitter pour voir ailleurs !
    en tous cas, si vous revenez, vous n’aurez pas de regrets….!
    Je vous embrasse fort
    une grand’mère de plus
    Evelyne

  2. Vous avez vraiment vécu l’ esprit de Noel.Esprit que nous avons perdu dans nos pays trop bien organisés. Nous avons pensé à vous.Bonne continuation pour 2013 .
    Bisous Chouqette et la famille

  3. Il fait froid, froid.
    Je rentre de ma journée si loooongue de travail et en chemin je vous suis,comme toujours.
    Le sentiment de sérénité et de douceur qui explose de cet article me touche, me fait sourire, et fera de ma soirée comme une veille de Noël.
    Prenez soin de vous les loulous et bonne année!!

  4. Salut à vous
    Quel plaisir de partager ce moment si exceptionnel!!!
    J’oserai même dire une exemple pour nous parfois si refermé
    Bises papa

  5. Quel festin ces saumons! Mais vous avez oublié d éteindre le BBQ ici on ne parle que des incendies qui ravagent la Tasmanie … Take care of u…. Des gros bisous pour accompagner votre périple

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